22.10.2009
Un poète qui n’aimait pas faire entendre sa voix
Philippe Desportes, né en 1546 à Chartres dans une riche famille bourgeoise, reçut une éducation soignée avant de s’engager dans une carrière ecclésiastique. Poète courtisan, goûté de Charles IX mais aussi d’Henri III qu’il avait accompagné en Pologne avant son accession au trône de France, applaudi par Ronsard qu’il éclipsa même un temps au point de conquérir les salons les plus raffinés, tel celui de la maréchale de Retz, il reçut en récompense de ses vers de riches abbayes qui lui procurèrent de confortables revenus, entre autres celle de Tiron, près de Chartres. Compromis dans les affaires de la Ligue, il perdit ces abbayes, qui lui furent plus tard restituées par Henri IV.
N’ayant essentiellement composé que des poésies amoureuses, il a laissé dans ce registre trois recueils d’Amours entre 1573 et 1583, les Amours de Diane, les Amours d’Hyppolite (adressées à Marguerite de Valois, femme d’Henri de Navarre) et les Amours de Cléonice. Ces poésies, imitées souvent des écrivains les plus raffinés de l’antiquité et surtout de l’Italie moderne (Pétrarque), sentent trop l’affectation pour être considérées comme des chefs d’œuvre. Cependant, outre qu’on ne peut refuser aux meilleures d’entre elles des mérites exquis de charme et d’élégance, elles sont écrites dans une langue plus sûre déjà que celle des poètes de la Pléiade. Néanmoins les plus grands d’entre eux sont bien au-dessus de Desportes par le génie et l’inspiration.
Plus tard, à partir de 1591, il travailla sans rencontrer le succès à la paraphrase des Psaumes, qui n’est qu’un commentaire spirituel du texte sacré, mais qui deviendra rapidement une des formes majeures du lyrisme religieux initié par Baïf et poursuivi ensuite par Bertaut et Malherbe. Desportes mourra à l’Abbaye Notre-Dame de Bonport le 5 octobre 1606. Il restera dans l’histoire de la poésie française comme le représentant le plus important, avec Du Bartas, de la fin du seizième siècle, avec une approche poétique infiniment plus intellectuelle que sentimentale.
Son principal critique sera Malherbe, lequel lui rendra hommage à sa façon en le critiquant de manière tellement outrancière que ses contemporains estimèrent que cette attitude traduisait une forme d’admiration. En fait le principal reproche que l’on pourrait faire à Desportes, plus que son manièrisme, est son coté servile, courtisan et mondain, bref quelqu’un qui ne fait jamais entendre sa voix. Sa poésie semble n’avoir d’autre fin que lui-même.
Michel Escatafal
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17.10.2009
Un poète surtout reconnu à l’étranger
Né à Montfort, près d’Auch, en 1544, docteur en droit en 1567, Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas, gentilhomme de la chambre d’Henri de Navarre (futur Henri IV) qui lui confia plusieurs missions diplomatiques, notamment auprès de Jacques VI d’Ecosse, était un calviniste convaincu. A ce titre il prit part aux guerres de religion, et fut même grièvement blessé à la bataille d’Ivry en 1590. Il publia d’abord un premier poème en six chants, composé à la requête de Jeanne d’Albret (mère du futur HenriIV), Judith. Ensuite il composa une sorte d’épopée religieuse en alexandrins, la Sepmaine (1579) en partie inspirée de Saint-Augustin, qui se voulait la description et la glorification de l’œuvre des sept jours. Mais si la conception de ce dessein a quelque chose de grandiose, avec une encyclopédie des connaissances de son époque qu’il appelait lui-même « le sucre des connaissances humaines », l’exécution est médiocre.
Le poème est dépourvu de grâce, de variété, souvent emphatique ou plat, plein de fautes contre le bon goût, de locutions créées, mais plus hardies que pittoresques. Cependant le succès de la Sepmaine fut très grand auprès de ses contemporains, au point qu’il bénéficia d’une gloire qui égalait, voire même surpassait, celle de Ronsard. A ce propos, étonné du succès de ce rival inattendu, le grand maître s’est cru obligé d’écrire : « Il est temps que Ronsard descende du Parnasse et cède la place à Du Bartas que le ciel a fait naître un si grand poète ». La postérité n’a pas ratifié ce jugement, du moins en France, où il reste considéré comme un écrivain de seconde zone. En revanche, à l’étranger, on nomme plusieurs grands poètes, dont le pamphlétaire anglais Milton (1608-1674) par-dessus tous les autres, qui se sont inspirés de Du Bartas. En outre, l’on cite sans cesse quelques phrases de Goethe singulièrement honorables pour lui.
En effet, dans une note (sur le Goût) de sa traduction du Neveu de Rameau, Goethe dit que, si les Français ne citent Du Bartas qu’avec mépris (mot qui paraîtrait excessif de nos jours), les Allemands « aperçoivent dans ses œuvres, étrangement mêlées il est vrai, tous les éléments de la poésie française…Du Bartas a trouvé l’occasion de donner, sous forme de peintures, de récits, de descriptions, de préceptes, un tableau naïf de l’univers…Tout auteur français devrait porter dans son blason poétique un symbole de l’œuvre de Du Bartas ». Et le génial auteur allemand d’ajouter « que si les Français cependant ne goûtent pas cette poésie si riche de couleurs variées, c’est à cause de l’effort continuel de raison qui s’est produit chez eux pour séparer de plus en plus les divers genres de la poésie et du style ».
Du Bartas voulait donner une suite à son poème, une Seconde Sepmaine, dans laquelle les grands évènements racontés par la Bible devaient être passés en revue. Dans cette œuvre le poète est partagé entre la nécessité d’embellir un réel qui en a bien besoin et la recherche de la vérité. Nous pourrions aussi dire qu’il transmet la réalité en déguisant la vérité des choses. Du Bartas se veut aussi de plus en plus comme un poète ou un écrivain au savoir universel, un peu à l’image de Rabelais. Hélas, il ne pourra composer que deux jours complets de cette Seconde Sepmaine, et des fragments des cinq autres. Il mourra à Paris en 1590, suite sans doute des suites de ses blessures à Ivry.
Michel Escatafal
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11.10.2009
La tragédie à Rome
A la différence de la tragédie grecque qui est restée l’illustration lumineuse et passionnée de la religion hellénique, l’inspiration religieuse est complètement absente des œuvres tragiques romaines. Les poètes ne prennent à Eschyle (525-456 av. J.C.) et Sophocle (496-406 av. J.C.) que leurs fables, non le souffle religieux qui les soutient. Plus volontiers ils suivent les traces d’Euripide (480 à 406 av. J.C.), qui ne respectait pas comme ses deux contemporains les valeurs morales traditionnelles, ni les dieux, et reproduisent sa philosophie toute de sens commun. Le lyrisme sera donc absent de ces pièces où on évoquait les catastrophes de la destinée humaine et la toute-puissance des dieux. Les monodies elles-mêmes ont perdu de leur importance, et sont remplacées par des chants qui soutiennent les accents de la flûte et dont un musicien débite les paroles, tandis que l’histrion exprime par la pantomime les sentiments dont il doit être animé.
Toutefois il serait faux de prétendre qu’il n’y a jamais eu de vraies tragédies à Rome. Au contraire, nous savons par Cicéron que la tragédie a longtemps excité l’enthousiasme populaire. Il nous reste encore les noms de nombreux auteurs tragiques et nous possédons les titres de près de cent cinquante tragédies. A ce propos, comme pour la comédie, on peut s’étonner encore une fois que les Romains se soient intéressés à des œuvres qui ne mettaient sous leurs yeux que des légendes étrangères, mais ces poètes ont plus ou moins toujours choisi leurs sujets dans le cycle troyen. En outre, comme Plaute et Térence, ils prirent quelques libertés dans l’imitation de leurs modèles grecs.
En effet, devant la simplicité extrême des tragédies grecques, les poètes tragiques n’ont jamais hésité à augmenter le nombre de leurs personnages pour donner à l’intrigue davantage de mouvement et de complications. Ils inventaient aussi des incidents ou des développements pris au besoin dans d’autres œuvres écrites sur le même sujet. En outre, pour plaire à un public ayant un goût évident pour le clinquant, ils transformaient en héros les personnages quelque peu falots du théâtre grec. Bref, il fallait à tout prix intéresser le spectateur, et finalement la tragédie romaine y est assez bien parvenue, même si certains ont été loin de lui trouver les vertus attribuées aux Grecs.
En résumé la tragédie romaine a été l’objet de jugements sans doute trop sévères, moins d’ailleurs pour les défauts qu’on lui attribue que parce qu’on ne peut guère connaître ses qualités, aucune tragédie d’un auteur latin ne nous étant arrivée dans son entier. Nous n’avons que des fragments plus ou moins étendus, plus ou moins nombreux, sur lesquels il serait aventureux de vouloir juger en toute objectivité les hommes et les œuvres. Et parmi ces hommes, les deux principaux représentants du genre s’appelaient Pacuvius et Attius.
Pacuvius était le neveu d’Ennius par sa soeur, et il voulut devenir son émule. Il naquit à Brindes (vers 220 av. J.C.) et vint très tôt à Rome, où il se fit connaître d’abord comme peintre en décorant le temple d’Hercule vainqueur (le plus ancien qui se soit conservé jusqu’à nos jours). Ses talents, mais aussi l’appui de son oncle, lui ouvrirent la célèbre maison de Scipion. Il y fut tellement bien accueilli que Lelius, consul romain, l’appelait « son hôte et son ami ». La vie de Pacuvius s’est semble-t-il écoulée dans l’étude et la retraite, ce qui lui réussit puisqu’il mourut à un âge canonique pour l’époque (90 ans) à Tarente. Avant de mourir, il écrivit une épitaphe à la fois touchante et modeste à mettre sur sa tombe : « Jeune voyageur, si pressé que tu sois, cette pierre t’invite à la regarder et à lire ce qu’on y a gravé. Ici sont les os du poète Pacuvius. Je ne voulais pas te le laisser ignorer. Adieu ! »
Globalement il a peu produit, et son style qu’il travaillait beaucoup était plutôt laborieux, sans aucune délicatesse. Cependant les anciens le proclamaient « le poète docte entre tous ». Parmi les titres de ses œuvres les plus connues on peut citer Antiopa, issue d’Euripide, Armorum judicium, et la seule qui soit à personnages romains, Paulus, qui mettait en scène le vainqueur de la bataille de Pydna (168 av. J.C.), lequel était le fils de Paul-Emile, le vaincu de Canne face à Hannibal en 216 av. J.C. Cette pièce est une des plus représentatives de ce qu’on a appelé la tragédie nationale (prétexte) qui, en réalité, exaltait la romanité en célébrant les victoires sur des ennemis de toutes sortes.
Plus jeune que Pacuvius, Attius naquit à Pissarum (Pesaro) vers 180, d’un riche affranchi. A ses débuts il alla trouver son prédécesseur et lui lut ses vers. Pacuvius apprécia, même s’il trouva cette poésie un peu âpre, ce qui lui valut cette réplique d’Attius : « Tant mieux, les fruits verts peuvent mûrir ; ceux qui sont doux dès l’abord, pourrissent d’habitude ». On retrouvait là tout le caractère d’Attius qui, comme son talent, avait pour marque la fierté. On raconte que lorsque Julius Cesar Strabon (130 av. J.C.-87), politicien romain bien connu et auteur lui-même de trois tragédies, entrait dans le collège des poètes, Attius ne se levait pas à son approche, parce qu’en ce lieu l’affranchi était par ses œuvres l’égal du grand seigneur.
Dans sa longue carrière Attius donna plus de cinquante tragédies qu’on a perdues, mis à part quelques fragments, et qui étaient presque toutes empruntées aux Grecs. Deux surtout, le Brutus et le Decius furent accueillies avec transport parce que représentatives elles aussi de la tragédie prétexte, où le poète avait pu mettre la flamme de son âme ardente et pleine de patriotisme. Le Brutus racontait apparemment la révolution de 509 qui a chassé le dernier roi pour instaurer la république, avec pour héros un certain Brutus, mais honorait en réalité un descendant lointain de ce Brutus, nommé Junius Brutus, consul en 138 et protecteur d’Attius. C’est d’ailleurs cela qui fait dire que chez Pacuvius comme chez Attius, si l’imitation des Grecs a dominé il y avait aussi le désir de flatter de puissants protecteurs. Décidément le monde ne changera jamais !
Michel Escatafal
10:02 Publié dans littérature romaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, histoire


