05.12.2009

Saint-Evremond, gentilhomme d'un brillant et libre esprit

saint-evremond.jpgCharles de Marguetel de Saint-Denis de Saint-Evremond, né en 1613 ou 1614 à Saint-Denis le–le-Gast (Manche), est mort à  Londres (1703) où il s’était réfugié à partir de 1663, après avoir été compromis dans le procès de Fouquet (1661-1664), mais aussi par crainte d’être inquiété pour un écrit satirique (découvert en 1661) sur la paix des Pyrénées (1659) dans lequel il critiquait la politique de Mazarin. Moraliste et critique français, issu d’une vieille famille de la noblesse française, Saint-Evremond était un gentilhomme d’un brillant et libre esprit qui lui permit de mener une vie d’épicurien, y compris en Angleterre où il fréquenta l’élite de l’aristocratie et des gens de lettres.

N’écrivant qu’à ses heures, peu préoccupé de la publication de ses œuvres, il est resté comme un modèle du critique « honnête homme », et ses jugements faisaient autorité tant en France qu’en Angleterre. Sa réflexion était riche et extrêmement variée abordant tous les sujets, la littérature, l’histoire, la religion et même la musique. En littérature il fut de ceux qui défendirent avec le plus de conviction le théâtre de Corneille qu’il a toujours préféré à celui de Racine. Il le fit plus particulièrement à travers des lettres, dont certains disent que c’est là qu’il livra le meilleur de sa pensée. Ainsi il écrivit une Dissertation sur la tragédie de Racine intitulée Alexandre le Grand, écrite en 1666 et retouchée en 1668.

Dans ce morceau, Saint-Evremond, après avoir déclaré que la vieillesse de Corneille lui donnait moins d’alarmes depuis qu’il avait lu l’Alexandre de Racine, n’en blâme pas moins ce dernier d’avoir travesti en héros de roman les grands personnages qu’il met en scène. A ce propos il loue expressément Corneille d’avoir toujours conservé le bon goût de l’antiquité, d’avoir su se garder de tout ramener à nos mœurs et à nos habitudes françaises, faisant même allusion d’une manière précise à la tragédie de Sophonisbe (1663). Saint-Evremond affirmait que, si cette pièce de Corneille avait eu le malheur de ne pas plaire aux spectateurs, c’était justement parce que le poète était trop bien entré dans le génie des Romains et des Carthaginois, et qu’il avait voulu laisser à la fille d’Asdrubal son véritable caractère.

Pour donner une illustration du talent épistolaire de Saint-Evremond, je vais citer quelques extraits de  la réponse que ce dernier fit à Corneille,  après que celui-ci lui eut adressé une lettre (Lettre à Saint-Evremond) pour le remercier de ce qu’il avait écrit dans la Dissertation. Cette réponse a eu pour principal mérite de flatter singulièrement l’orgueil du vieux poète, à une période où les critiques étaient loin d’avoir de la ferveur à son égard. « Si vous aviez à remercier tous ceux qui ont les mêmes sentiments que moi de vos ouvrages, vous devriez des remerciements à tous ceux qui s’y connaissent. Je vous puis répondre que jamais réputation n’a été si bien établie que la vôtre en Angleterre et en Hollande. Les Anglais, assez disposés naturellement à estimer ce qui leur appartient, renoncent à cette opinion souvent bien fondée, et croient faire honneur à leur Ben Johnson (1) de le nommer le Corneille de l’Angleterre ; Monsieur Waller (2), un des plus beaux esprits du siècle, attend toujours vos pièces nouvelles, et ne manque pas d’en traduire un acte ou deux en vers anglais pour sa satisfaction particulière. Vous êtes le seul de notre nation dont les sentiments aient l’avantage de toucher les siens. Il demeure d’accord qu’on parle et qu’on écrit bien en France ; il n’y a que vous, dit-il, de tous les Français, qui sache penser. M. Vossius(3), le plus grand admirateur de la Grèce, qui ne saurait souffrir la moindre comparaison des Latins aux Grecs, vous préfère à Sophocle et à Euripide. Après des suffrages si avantageux, vous me surprenez de dire que votre réputation est attaquée en France. Serait-il arrivé du bon goût comme des modes, qui commencent à s’établir chez les étrangers quand elles se passent à Paris ? »

Saint-Evremond était aussi admiré par les philosophes de son temps, certains affirmant qu’il fut de ceux qui ont préfiguré l’attitude morale des philosophes du dix-huitième siècle. Montesquieu fut parmi ses fidèles lecteurs au point d’avoir ses ouvrages chez lui à La Brède. Cela lui permit de méditer sur ses Réflexions sur les divers génies du peuple romain dans les divers temps de la République (composées vers 1668-1669) à une époque où lui-même était en train de rédiger ses Romains. Certes cela ne signifie pas pour autant que Montesquieu doive quelque chose à Saint-Evremond, mais certains traits communs les réunissent, notamment une certaine allégresse dans le texte et un goût évident pour la formule. En outre Saint-Evremond a toujours su se distinguer par un style original, qui lui permit de rencontrer d’autant plus le succès que ses ouvrages ne circulèrent pendant très longtemps qu’en manuscrits, En fait ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’il se décida à préparer avec Des Maizeaux (1666-1745), une édition publiée après sa mort sous le titre des Véritables œuvres de Monsieur de Saint-Evremond.

Michel Escatafal

(1)      Ben Johnson (1574-1637), le plus illustre, après Shakespeare, des poètes dramatiques de l’Angleterre

(2)      Edmond Waller (1605-1687), poète élégant qui fut tour à tour le favori de Cromwell (1599-1658)  et de Charles II(1630-1685)

(3)      Isaac Vossius (1618-1689), érudit hollandais, qui passa la dernière partie de sa vie à la Cour d’Angleterre

28.11.2009

La vie d'Agrippa d'Aubigné est un roman à elle seule

Agrippa d'Aubigné.jpgThéodore-Agrippa d’Aubigné est né le 8 février 1552 près de Pons en Saintonge, au château de Saint-Maury, dans des circonstances dramatiques, sa mère étant décédée en lui donnant le jour. Ensuite, tout au long de sa vie qui fut un roman à elle seule, il prit successivement en main la plume et l’épée, et devint l’un des chefs les plus ardents du parti protestant. Il fut  tour à tour mêlé aux combats, aux fêtes de cour, aux intrigues politiques, aux discussions théologiques, soldat, écrivain et poète baroque, historien, pamphlétaire, controversiste, courtisan heureux du moins jusqu’à la conversion d’Henri IV, ami fidèle, conseiller fâcheux, tantôt en faveur, tantôt forcé de quitter la cour, puis la France, succombant sous le poids des malheurs domestiques après avoir déploré les malheurs de l’Etat. Bref, il joua bien des rôles divers et mena une vie fort agitée jusqu’à sa mort en 1630 à Genève, ville où il s’était exilé suite à un soulèvement avorté contre le duc de Luynes, favori de Louis XIII .

Par ses poésies de jeunesse, galantes et maniérées pour la plupart, d’Aubigné ne se distingue guère des poètes de son temps, élevées à l’école de la Pléiade. Mais son Histoire Universelle, sa Vie à ses enfants, son roman du Baron de Foeneste, qui lui assurent une place parmi les prosateurs les plus intéressants du seizième siècle, sont des œuvres passionnées. Toutefois nulle ne l’est davantage qu’une certaine satire aux développements épiques qu’il intitule les Tragiques et qui est divisée en sept livres, Misères, Princes, Feux, Fers, Vengeances, Jugements et la Chambre dorée. A propos de celle-ci, il s’agit de la salle « de justice autrefois, d’or maintenant ornée »où la justice ne se rend pas, selon d’Aubigné, mais se vend.

Cette œuvre, où les lamentations indignées et les appels à la vengeance divine se mêlent aux traits de satire les plus virulents, est diffuse et mal composée, gâtée souvent par la recherche et le mauvais goût, mais plus souvent encore animée par une éloquence enflammée, à laquelle on pardonne presque ses hyperboles déclamatoires en faveur de la sincérité du sentiment qui la soutient. Hélas, ce poème, entrepris en pleine bataille (1577), ne fut publié qu’en 1616, à une époque où la passion d’Aubigné et son art imparfait devaient apparaître comme des vieilleries. De là l’oubli presque complet dans lequel il tomba rapidement, et dont il ne s’est guère relevé qu’au dix-neuvième siècle.

Parmi les anecdotes de sa vie, qui expliquent en grande partie son comportement à la fois ardent, passionné et outrancier, j’ai relevé le fait que son père lui montre alors qu’il n’a que huit ans les têtes des protestants suppliciés après l’échec de la Conjuration (1560) et lui fait prêter serment de les venger. Dans un tout autre ordre d’idées, c’est en s’installant sur les terres de sa mère, en Beauce, qu’il rencontre et tombe amoureux de Diane Salviati, nièce de la Cassandre chantée par Ronsard, qui l’inspirera pour composer des sonnets et des odes. Enfin comment ne pas évoquer la vie de son fils Constant, qui d’abord abjura le protestantisme en 1618, ce qui constitua un crève-cœur pour son père, puis assassina sa première épouse, avant de se remarier pour donner naissance à une certaine Françoise d’Aubigné, future marquise de Maintenon, maîtresse puis épouse de Louis XIV.

Michel Escatafal

21.11.2009

La poésie satirique à Rome

lucilius.jpgLes Romains ont toujours prétendu que la satire faisait partie de leur identité nationale. D’abord le nom même de satire est purement latin, satura étant un adjectif qui, employé substantivement, signifie mélange.  C’est ainsi qu’on désigna dans un premier temps ces divertissements dramatiques composés de danse, de musique et de paroles qui sont à l’origine du théâtre romain. C’est Ennius qui après avoir publié un recueil où se trouvaient des pièces fort différentes par le sujet et le mètre lui donna, à cause de sa variété, le titre de Satires.  Ensuite le mot satire s’appliquera uniquement au genre de poésie que Lucilius, Horace (65-8 av. J.C) et Juvenal devaient illustrer à Rome. C’est à ce tire qu’on a pu dire et écrire que si l’esprit satirique est universel, c’est à Rome qu’il reçut pour la première fois la forme spéciale d’un poème où les attaques contre les personnes se mêlent, pour les soutenir et les éclairer, à l’exposition de vérités morales.

La première figure emblématique de la poésie satirique fut Lucilius, lequel eut droit de la part d’Horace, pourtant peu porté à l’indulgence, à une grande considération. Ce dernier affirmant que Lucilius « avait peint toute sa vie dans ses ouvrages comme dans un tableau votif ». Hélas ces ouvrages sont perdus pour l’essentiel, et les fragments qui nous en restent sont trop rares et souvent trop obscurs pour nous instruire sur la biographie exacte du poète. Tout au plus nous savons qu’il est né à Suessa Aurunca, colonie latine, vers 180 avant notre ère, et qu’il mourut à Naples vers 102, obtenant des funérailles publiques.  

Issu d’une grande famille, riche puisqu’il possédait une maison à Rome, évidemment spirituel, il vécut dans l’intimité de Scipion Emilien (185-129 av. J.C.) et de Lélius (185-111 av. J.C.) qui le traitaient d’égal à égal. En revanche, malgré son grand nom, il ne joua aucun rôle politique non pas par dédain comme le poète et philosophe Lucrèce (98-55) plus tard, mais parce qu’il souffrait d’une santé fragile. Celle-ci avait aigri son humeur au point de l’avoir rendu procédurier, ne tolérant pas qu’on s’attaquât à lui ou qu’on le critiquât alors qu’il ne ménageait personne. Néanmoins on ne retient de lui que son œuvre, très admirée de ses contemporains.

L’ensemble des satires de Lucilius formait trente livres sur lesquels vingt et un sont écrits en hexamètres. Dans les autres le poète se sert de mètres très variés. On voit donc que l’hexamètre prédomine, et d’ailleurs Horace et ses successeurs n’employèrent plus d’autres vers. Mais quels sont les éléments les plus significatifs sur les opinions et les goûts du poète, ainsi que sur la société qu’il a voulu peindre en tenant compte, toutefois, de la rareté des documents qui nous sont restés? Disons que Lucilius était très romain,  mettant en exergue les fortes vertus de l’antique Rome, ce qui ne l’empêchait pas de se laisser charmer par la culture grecque, mais sans excès. Ceux qui n’admiraient que la rhétorique grecque furent évidemment l’objet des railleries du poète, mais il n’en voyait pas moins clair dans les vices nationaux, par exemple l’avarice, mais aussi la superstition.

Il détestait aussi les parvenus à peine échappés de la pauvreté, qui se livraient à ce qu’on appelait alors les basses jouissances, entre autres la gloutonnerie, ce qui avait conduit Lucilius à écrire : «Vivez, gloutons ;  vivez, goinfres ; vivez, ventres» ! Il dénonçait ceux qui se couvraient de ridicule et les vices de certains de ses contemporains, allant jusqu’à leur donner des noms. Ainsi comme on parle aujourd’hui des Tartuffe, on évoquait Gallonius (le gourmand), Nomentanus, le dissipateur. Mais ce qui l’affligeait le plus c’était la perte totale des sentiments de solidarité et de probité civiques, que remplaçaient alors les intrigues de l’intérêt et de l’ambition.

S’il se permettait de jouer le rôle de défenseur des bonnes mœurs et des honnêtes gens, de glorifier ceux-ci, c’est parce qu’il se savait indépendant en raison de sa haute situation et des protections dont il jouissait. Ensuite c’est aussi parce qu’il mettait au premier rang les intérêts de la patrie. Bref, Lucilius était un homme sincère, franc, et un remarquable observateur de la nature humaine. En revanche ses vers manquaient de style et sentaient l’improvisation hâtive. En disant cela on ne peut que penser à cette phrase d’Horace : « Il dictait deux cents vers au pied levé ». Le même Horace évoquait aussi un artiste parfois admirable, souvent incomplet, qu’il qualifiait de « torrent fangeux qui roulerait des parcelles d’or ».

Michel Escatafal