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06/07/2016

L'historien Suétone avait aussi un talent d’écrivain

Pour chacune de ses principales biographies, Suétone a suivi un plan uniforme : il conte d’abord la vie du prince avant son avènement, puis énumère les faits de son règne, en rapportant ses vices et ses vertus, en donnant des détails sur son genre de vie, sur sa personne. Ensuite il passe aux présages qui ont annoncé sa mort, au tableau de ses funérailles, et aux évènements qui les ont suivies. Nulle considération générale, nulle vue d’ensemble, rien que des détails. Bien plus, Suétone ne se préoccupe pas de savoir si ces détails sont caractéristiques : le lecteur fera son choix. En tout cas pour lui, il est suffisant qu’ils soient vrais. Du reste, jamais de passion, pas même de préférences : il ne songe pas, comme Tacite, en faisant son enquête, à assurer l’immortalité à la vertu et à vouer le vice à l’infamie. Sa curiosité, très vive, n’a d’autre objet qu’elle-même. Il enregistre toutes choses avec une parfaite impassibilité. Ce serait l’idéal du désintéressement scientifique, si ce n’était le comble de la froideur.

En fait Suétone n’a pas composé une histoire, mais il a laissé les matériaux les plus précieux aux historiens à venir. Son extraordinaire tranquillité d’âme nous assure qu’il ne songe jamais à tromper le lecteur. Sa curiosité minutieuse, patiente et exacte est une garantie qu’il ne s’est guère laissé tromper lui-même. Comme il n’a aucune préoccupation d’artiste, qu’il ne choisit pas, qu’il dit tout ce qu’il sait, il peut aider à reconstituer des physionomies complètes, sans aucun trait de fantaisie. Avec lui apparaît une nouvelle conception de l’histoire, que Quintilien formulait déjà en disant « l’histoire a pour but d’exposer, non de prouver ».

Donner à des faits exacts une forme précise et nette, là se borne l’ambition littéraire de Suétone. Il lui est toutefois arrivé d’atteindre à l’éclat et, soutenu par son sujet, à tracer un grand tableau : c’est quand il a raconté la mort de Néron. La fuite du tyran dans la nuit, ses hésitations devant la mort, sa folie de métromane qui fait des citations d’Homère quand ses ennemis approchent, son attendrissement vaniteux sur le « grand artiste » que Rome va perdre en lui, puis ce cadavre « avec ces yeux ouverts et fixes, objet d’horreur et d’épouvante pour ceux qui le regardaient », ce mélange de grotesque et de terrible, tout cela forme une scène telle que Montesquieu a pu dire : « Deux chefs-d’œuvre : la mort de Pompée dans Plutarque, et celle de Néron dans Suétone ». Tout cela pour dire qu’une fois au moins Suétone a eu l’honneur de pouvoir suppléer à Tacite, car la fin du règne de Néron manque dans les Annales.

Michel Escatafal

29/02/2016

Suétone, l’historien de douze Césars

Suetone.jpgSuétone a été le contemporain de Tacite et a écrit sur le même temps, ce qui signifie un voisinage compliqué compte tenu du génie de Tacite. C’est la raison pour laquelle il serait imprudent de comparer Suétone à Tacite. Il faut donc le juger en lui-même et reconnaître que son œuvre, très inférieure aux Annales, ne laisse pas d’être intéressante.

Nous ignorons le lieu de naissance de Suétone qu’on place généralement entre les années 75 et 77, en pleine époque du règne de Vespasien (69-79). Fils d’un officier subalterne, il servit sans doute lui-même, suivant l’usage romain, et débuta assez jeune au barreau. Bientôt sa vocation littéraire se fit jour, car, en l’an 105, Pline le priait vivement de publier ses ouvrages. Son érudition le rendit vite célèbre, au point que ce même Pline, dans une lettre à Trajan, proclama Suétone « le plus savant de tous les Romains ».

Cela étant la fortune ne lui vint pas avec la réputation. A ce propos nous savons, par une lettre de Pline encore, que ses ressources ne lui permettaient d’avoir qu’une fort modeste villa. Après la mort de Trajan (117), quand Hadrien monta sur le trône, Suétone devint son secrétaire, la nature de ses travaux le désignant à la faveur d’un prince, grand amateur d’archéologie. Mais un différent avec l’impératrice Sabine, très soucieuse de l’étiquette de la cour, fit rentrer Suétone dans une retraite d’où il ne sortit plus jusqu’à sa mort (130).

Il avait donné des œuvres très nombreuses, toutes sur des sujets d’archéologie et d’histoire, des traités sur les jeux des Grecs, sur les jeux et les spectacles des Romains, sur l’armée romaine, des commentaires, des biographies sur les poètes et les rhéteurs célèbres, enfin son chef d’œuvre, les Vies des douze Césars, seul ouvrage qui, par chance, soit intégralement conservé. Dans un prochain article, j’évoquerai plus longuement la valeur de cette œuvre, et le vrai talent d’écrivain de Suétone.

Michel Escatafal

24/08/2015

Tacite, véritable historien du principat à Rome

Tacite, Tite-Live, empire romain, NéronComme Tite-Live, et comme les anciens en général, Tacite a cru que l’histoire avait pour objet de donner un enseignement moral et politique : "Je suis persuadé, dit-il, que le principal objet de l’histoire est de préserver les vertus de l’oubli et d’attacher aux paroles et aux actions perverses la crainte de l’infamie et de la postérité". Il a écrit pour soulager sa conscience et celle de ses contemporains, pour témoigner contre les tyrans et en faveur des bons princes : « Je ne craindrai pas d’entreprendre des récits où seront consignés le souvenir de la servitude passée et le témoignage du bonheur présent ». Il a pensé que les exemples qu’on trouverait dans son livre aideraient les hommes à se guider dans la vie publique ou privée : « Peu de gens distinguent par leurs seules lumières ce qui avilit de ce qui honore, ce qui sert de ce qui nuit ; les exemples d’autrui sont l’école du plus grand nombre ». Il n’y a donc rien de nouveau dans le dessein que forme Tacite en écrivant l’histoire.

 

Mais, dans l’exécution, son œuvre diffère de celle de Tite-Live. Bien plus que son devancier, il sentit le besoin de l’exactitude, éprouva aussi une curiosité bien plus vive, bien plus large et exerça sur les faits une enquête plus étendue et plus attentive. Comme Tite-Live, il a consulté tous les historiens qui l’ont précédé et les cite souvent, soit en les nommant, soit en faisant allusion à leurs ouvrages. Les mémoires des grands personnages, les discours des hommes politiques, les pièces officielles ont été mis en œuvre par lui, mais la tradition orale ne lui a pas paru devoir être négligée. En fait, la curiosité de Tacite est dirigée par une critique qui peut parfois manquer de sûreté, mais qui ne cesse pas d’être en éveil. Chez lui, nulle complaisance pour les légendes, et il nous en avertit : «  Je ne donne rien à l’amour du merveilleux ». Chaque témoignage est soigneusement pesé, et s’il prend parti, il n’omet pas de nous prévenir que son affirmation n’a que la valeur d’une opinion personnelle.

 

On aurait donc grand-peine à nier son effort pour être vrai, mais cela n’empêchera jamais qu’on discute son impartialité, malgré ses dénégations. En vain a-t-il déclaré qu’il n’apportait dans son œuvre « ni haine, ni faveur », qu’il voulait éviter la malignité « qui plaît par un certain air d’indépendance ». On a vu en lui un partisan entêté de l’ancienne aristocratie, un adversaire du régime impérial, « un fanatique pétillant d’esprit », comme disait Voltaire. Et pourtant, rien dans sa conduite ni dans son œuvre, ne justifie ces imputations. Nous savons certes qu’il exerça des charges publiques sous Domitien, mais sa conduite consista alors à chercher un milieu « entre l’opposition qui amène la ruine et la servilité qui cause la honte ». Dans son livre il ne laisse jamais échapper une parole de révolte.

 

Pour lui, après Actium « l’établissement du pouvoir d’un seul fut une des conditions de la paix publique ». Il ne regrette ni le gouvernement du peuple, « qui désire et redoute à la fois les révolutions », ni celui de l’aristocratie, « car la domination du petit nombre ressemble au despotisme des rois ». Un Etat, où démocratie, aristocratie, monarchie pourraient se mêler et se tempérer, voilà, selon lui, l’idéal, mais il n’y croit pas : « Un pareil gouvernement est plus facile à louer qu’à établir, et, fût-il établi, il ne saurait durer ». Ajoutons que le ton de Tacite est toujours grave, qu’il ne sent jamais le pamphlet ni la déclamation, que parfois même, au lieu de s’indigner de certains actes qui provoqueraient une indignation bien naturelle, il en recherche froidement les causes. Pourquoi donc l’accuser de partialité ?

 

Ne serait-ce point qu’on a trouvé quelque invraisemblance dans les tableaux qu’il trace de la servilité du peuple, de la lâcheté du Sénat, de la cruauté des empereurs ?   Mais à lire ses contemporains, Pline le Jeune, Suétone, on s’aperçoit qu’ils confirment ses témoignages, quelquefois les aggravent. Ne serait-ce point encore qu’on sent partout chez lui l’amertume, une résignation au fait accompli, qui ressemble à du désespoir, la haute et profonde mélancolie d’une âme honnête et virile blessée par l’abaissement moral de son époque ? Mais cela, c’est le génie même de Tacite, et c’est ce qui donne à son livre son accent et sa couleur propres, sa vérité aussi,  car la poignante impression qu’il nous laisse est bien celle qu’il faut garder d’un temps, où de grands progrès de civilisation s’accomplirent sans doute, mais qui oppresse la conscience d’une angoisse pesante.

 

En parlant de vérité, il faut quand même noter dans son œuvre, non seulement des erreurs de détail que l’on pourrait presque considérer comme inévitables, mais aussi quelques préjugés surannés, comme sa haine pour les étrangers, sa dureté pour les esclaves, ses préventions contre les juifs et les chrétiens, mais cela n’empêche pas Tacite de demeurer  le véritable historien, sinon de l’empire romain, du moins du principat, à Rome. A ce propos, Tacite  a fait plus de portraits à lui seul que tous ses devanciers et sans doute de plus vrais. Si j’écris « sans doute », c’est une manière de dire que s’ils ne sont pas plus vrais que ceux de Tite-Live et de Salluste, en tout cas ils sont plus réels, projetant sur ses personnages un rayon de lumière éclairant toute leur âme et mettant à nu le secret de leur vie. Le meilleur exemple en est Néron. En effet, après nous l’avoir montré avec ses mauvais instincts qui l’ont conduit à l’orgie sanglante de la fin de son règne, Tacite ajoute ces mots : « Néron eut la passion de l’impossible », ce qui peut conduire à comprendre d’une certaine manière la destinée à la fois grotesque et terrible de cet histrion couronné.    

 

Ceci nous permet de comprendre pourquoi, contrairement à d’autres auteurs de son époque connus ou inconnus, il avait dans l’esprit trop d’élévation et de gravité pour être dominé par la préoccupation de faire une œuvre d’art. Cependant il vivait à une époque trop cultivée, et il était trop cultivé lui-même, pour dépouiller toute ambition littéraire en écrivant son livre. Ainsi, sur la fin de sa vie, quand il composa ses Annales, jetant un coup d’œil sur les tableaux qu’il avait déjà tracés, sur ceux qui lui restaient à tracer encore, et les comparant aux peintures de ses prédécesseurs, il s’inquiéta craignant que sa matière n’offre trop peu d’intérêt au lecteur. Il est certain que cette histoire du principat, restreinte presque complètement aux intrigues du palais, aux persécutions des adversaires de l’empereur, pouvait aisément devenir monotone et mesquine, mais Tacite sut triompher de ces difficultés. Chez lui, point d’uniformité dans son livre, mais une unité puissante de couleur et de ton. En outre, sous l’apparente monotonie des actes du despotisme, il savait retrouver et traduire l’éternelle variété de la nature humaine, soutenant l’âme du lecteur, que pourrait lasser l’abjection des acteurs de son drame, en évoquant partout la conscience comme un juge invisible et présent.

 

Il chercha surtout l’intérêt dans les luttes qui se livraient au fond des âmes. Nul historien, dans aucun temps, n’a possédé plus que lui la faculté de démêler les motifs secrets des actions humaines. Son observation est si délicate et si pénétrante, elle parcourt avec une telle exactitude les replis des cœurs, que parfois ses maximes surprennent et ressemblent à des paradoxes : « Il est dans la nature humaine, dira-t-il par exemple, de haïr ceux qu’on a offensés ». Beaucoup ont discuté la valeur historique de l’ouvrage de Tacite, mais personne n’a songé à nier qu’il fût entre tous un psychologue délié et profond.

 

Michel Escatafal

02/07/2015

L'histoire après Tite-Live c'est d'abord l'oeuvre de Tacite

Après Auguste, empereur tolérant par politique, vint l'époque des Tibère, Caligula, Claude et Néron, personnages soupçonneux ou affolés de pouvoir absolu. Une œuvre véritablement historique était alors impossible. Sous Tibère (14-37), Crémutius Cordus voyait son livre condamné à être brûlé par la main du bourreau, parce qu'il contenait l'éloge de Brutus et de Cassius. Aussi est-ce l'époque des abrégés, comme celui de Velléius Paterculus (sous Tibère), des recueils d'anecdotes morales ( Valère-Maxime, sous Tibère aussi), des compositions romanesques, comme l'Histoire d'Alexandre par Quinte-Curce, sous le règne de Claude (41-54). Avec Nerva (96-98) et Trajan (98-117) cesse le régime de la terreur, "on commence à respirer", et nous devons à cet heureux moment du principat un des plus beaux monuments de la littérature romaine, l'œuvre de Tacite.

Dès son premier écrit, le Dialogue des orateurs, composé sous Titus (79-81) et au début du règne de Domitien (81-96), nous sommes face au morceau de critique le plus brillant et le plus profond que nous ait légué l'antiquité romaine. Plus tard, au commencement du règne de Trajan, Tacite fit paraître la Vie d'Agricola, livre souvenir de la tyrannie à l'époque de Domitien. Peu après suivit la Germanie, sorte d'étude de géographie et d'ethnographie, prémices des Histoires, comprenant les évènement allant de la mort de Néron (68) à celle de Domitien. Enfin les Annales sont l'œuvre de la vieillesse de l'historien, une œuvre où après avoir remonté dans le passé jusqu'à la mort d'Auguste (14), Tacite y racontait les règnes de Tibère, Claude et Néron (54-68). Hélas pour les Annales, comme pour les Histoires, le temps n'a épargné que quelques livres. Néanmoins ce qui nous reste des débris des Annales suffit à nous montrer qu'il s'agit du chef d'œuvre de Tacite et d'un des plus magnifiques témoignages attestant des évènements qui ont fait l'histoire de Rome. Je reviendrai plus longuement dans un prochain article sur la vie, les œuvres et l'art de cet auteur de génie.

Michel Escatafal

03/05/2015

Pline l'Ancien, l’historien des mœurs de son époque

Pline l'Ancien, Histoire naturelle, empire romain, Caton, irruption du Vésuve en 79 L’Histoire naturelle de Pline est un monument imposant, mais c’est la seule remarque que nous puissions faire sur son réel intérêt scientifique, avec un nombre considérable d’erreurs, parfois même d’une bizarrerie confondante quand il traite de la médecine. Sa thérapeutique en effet, ressemble très fort à celle des commères et des guérisseurs, considérant que la salive, les premiers cheveux et la première dent qui tombe aux enfants, pourvu qu’elle n’ait pas touché terre, sont en certains cas d’excellents remèdes. Où a-t-il pu chercher et trouver pareilles billevesées ? Cela étant, tous ceux qui ont étudié Pline l’Ancien affirment qu’il ne fut en aucune façon un observateur, même si sa mort fit illusion sur ce point, la grande expérience dont il fut la victime lors de l’irruption du Vésuve, en observant le phénomène à Stabies (79), étant sans doute la seule qu’il ait faite.

 

En fait, quand il étudiait l’histoire naturelle, c’était…dans sa bibliothèque, à travers les volumes qu’il lisait. Son œuvre est donc avant tout un inventaire, un répertoire, une compilation, ce qui transparaît à travers nombre d’erreurs qu’il aurait dû éviter. Parmi les plus énormes, je citerais celle relative aux lions, très nombreux à son époque de jeux dans l’amphithéâtre, quand il écrit : «  Cet animal si puissant, si féroce…est effrayé par la crête du coq et plus encore par son chant ». Voilà un fait dont la fausseté n’était pourtant pas difficile à constater, et qui témoigne de son manque d’esprit scientifique.

 

Néanmoins on aurait quand même tort de faire trop bon marché de son œuvre, laquelle a permis de conserver quantité d’observations des premiers savants qui, sans lui, seraient perdues depuis longtemps. Il lui est même arrivé de voir avec justesse, quand il avait à faire à des objets familiers, notamment certains animaux tels que le rossignol, la fourmi, l’araignée, qui sont décrits avec vérité  et vivacité. Il relève ces peintures par des réflexions morales qui viennent sans effort, avec un naturel supérieur à celui que l’on retrouve dans Buffon, même s’il y a moins d’art, ce même Buffon ayant pu dire de Pline qu’il avait la « facilité de penser en grand ». Bref, si Pline n’eut point le sens de la science, il en avait au moins le goût, et ses idées ne furent point celles d’un esprit médiocre.

 

La philosophie de Pline l’Ancien n’est guère plus systématique que sa science, car il y a chez lui des tendances plutôt que des opinions. Toutefois elle nous intéresse, dans la mesure où nous trouvons chez lui un nouveau et important témoignage sur l’état des esprits dans le monde ancien finissant. On peut, par exemple, mesurer le discrédit où était tombé le polythéisme dans la haute société, quand on voit sur quel ton parlait de ses croyances un homme qui fut l’ami de l’empereur, un personnage officiel comme nous dirions de nos jours : « Croire qu’il y a un nombre infini de dieux…, c’est passer les bornes de la stupidité…, s’imaginer que les uns sont âgés, toujours en cheveux blancs ; les autres jeunes, enfants, noirs, ailés, boiteux, issus d’un œuf…, ce sont là des rêveries presque puériles ». Pareilles phrases font apparaître plus qu’un doute sur l’existence de Dieu, que Pline assimilerait à la rigueur au soleil, pour finir par avouer qu’il n’y a pas de Providence, cette croyance n’étant bonne à retenir que dans un intérêt social, ce qui ne l’empêche pas d’ajouter « qu’il est bon, dans la société, de croire que les dieux prennent soin des affaires terrestres ». 

 

Ce scepticisme a mêlé une singulière amertume à l’idée que Pline s’est faite de la vie. Il y a chez lui des pages où s’exhale toute la tristesse d’un monde qui avait perdu sa foi et ne concevait pas d’espérance nouvelle, l’homme étant à ses yeux le plus misérable de tous les êtres, le plus maltraité par la nature. La preuve, «  seul, il ne sait rien sans l’apprendre, ni parler, ni marcher, ni se nourrir ; en un mot, il ne sait rien spontanément, que pleurer ». En fait, nous ne tenons de la vie qu’un bienfait : la possibilité de mourir, ce qui explique que «  beaucoup ont pensé que le mieux était de ne pas naître ou d’être anéanti au plus tôt ». Cette amertume est comme entretenue dans l’âme de Pline par le spectacle de la dépravation de ses contemporains, avec une folie du luxe et une frénésie du plaisir qui, à ses yeux, emporte la société romaine, confirmant et précisant les témoignages des satiriques, comme Juvénal, ou des historiens, comme Tacite. Pour toutes ces raisons, certains affirment ou ont affirmé que l’ouvrage de Pline est intéressant avant tout pour l’histoire des mœurs.

 

Si j’écris cela, c’est parce que son aversion pour la civilisation qui l’avait vu naître, l’a conduit à dénoncer la navigation, le travail des métaux, l’invention de la monnaie comme des « crimes envers l’humanité ». Néanmoins ce découragement n’est pas toujours de règle, car même si Pline, comme Pascal, a mesuré l’impuissance et l’orgueil de l’homme, il croit pourtant en dernière analyse « que c’est de la pensée qu’il doit se relever ». En outre, en dépit de ses déclarations chagrines sur l’industrie, l’art, la science, ce qui l’attriste plus que tout c’est l’arrêt du mouvement scientifique, n’hésitant pas à louer les grands inventeurs. Même si tout cela paraît confus, c’est aussi une manière de regretter que de son temps « on n’ajoute rien aux découvertes déjà faites », soulignant un peu plus loin qu’on « ne se tient pas même au niveau des connaissances des anciens ». Au passage on notera qu’à travers ces deux phrases, Pline permet à son œuvre d’échapper à ce que son pessimisme eût pu avoir de desséchant et d’infécond.

 

Un dernier mot enfin, pour évoquer le style de Pline, dans ce vaste ouvrage qu’est son Histoire naturelle. Un style fort inégal, à propos duquel on peut aussi affirmer que par endroits il n’y en a point. En fait, quand la matière est rebelle, il semble que Pline se contente de rédiger des notes. En revanche, quand le sujet peut-être vivifié, le langage prend une couleur propre, imitant à sa manière le vieux Caton, qu’il admirait très fort. Chez Pline, comme chez l’ancien Romain, on retrouve cette qualité que les Latins appelaient « la gravité », c’est-à-dire une énergie un peu âpre, ou si l’on préfère un sérieux un peu triste.

 

De Caton il a aussi la plaisanterie caustique et dure, comme en témoigne la façon dont il parle des médecins : « Seuls, ils peuvent assassiner impunément ; bien plus, ils accusent leurs victimes, et ce sont les gens qu’ils ont tués qui ont tort…Aussi cupides qu’ignorants, ils marchandent le prix de leurs visites au lit d’un mourant et prennent des arrhes sur la mort ». Une telle diatribe rappelle en effet la saveur du vieux temps, sans échapper aux défauts à la mode à ce moment de l’empire, mais aussi à ceux de toutes les périodes de l’histoire : la recherche de l’effet, du trait, ou, comme nous dirions aujourd’hui, du « buzz ». N’importe, ce que l’on emporte surtout de la lecture de son livre, c’est l’impression d’une âme ardente, d’un talent vigoureux, qui sut donner du mouvement et de la vie à son énorme compilation.

 

Michel Escatafal