Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Littérature et histoire - Page 3

  • Sénèque, à la fois historien, philosophe, scientifique et moraliste

    sénèque,empire romain,néron,caligula,pison,empereur claudeNé à Cordoue tout à la fin du premier siècle avant notre ère, le Sénèque que nous connaissons le mieux était le second fils de Sénèque le rhéteur. Il fut, nous dit-il, apporté à Rome dans les bras de sa tante, sœur d’Helvia, sa mère, et élevé par cette femme de grand mérite. Son père aurait voulu faire de lui un orateur, c’est-à-dire un rhéteur, mais Sénèque avait un goût déjà très vif pour la philosophie. Il suivit avec enthousiasme les leçons de Fabianus, du pythagoricien Sotion, et se laissa si bien prendre par l’enseignement de ce dernier maître, qu’il s’abstint de toute nourriture animale pendant quelque temps. Cependant l’ambition de son père le poussait au barreau, et il y fit des débuts si éclatants que Caligula, qui n’aimait pas les gens supérieurs au niveau intellectuel, songeait à le faire périr. Il ne le fit pas, parce qu’on fit comprendre à Caligula que Sénèque était fort chétif, et qu’il ne valait pas un arrêt de mort.

    Grâce à cette faiblesse physique, la philosophie romaine allait garder celui que la postérité considère souvent comme le plus brillant et le plus actif des philosophes de son siècle. Cela ne l’empêcha pas d’avoir des ennemis une bonne partie de sa vie. Ainsi, au début de règne de Claude (empereur de 41 à 54), nous le voyons exilé en Corse par une intrigue de cour. Il resta longtemps dans cette île, alors à moitié sauvage, résigné d’abord, comme il en témoigne dans l’ouvrage qu’il adressa à sa mère, puis lassé, ennuyé jusqu’à s’abaisser platement devant un certain Polybe, affranchi et favori de Claude (Consolation à Polybe). Au bout de huit ans, Sénèque est enfin rappelé à Rome et il songe à partir pour Athènes, quand Agrippine, qui a discerné son mérite et sait qu’il peut donner quelque popularité au nouveau prince, le fait nommer prêteur et lui confie l’éducation de Néron. Ce sera  l’époque la moins honorable de la vie de Sénèque.

    Tandis qu’il compose pour l’empereur l’éloge officiel du César défunt, il satisfait ses rancunes personnelles en écrivant l’Apocolocynthose (métamorphose de Claude en citrouille), pamphlet très spirituel, pas assez pourtant pour faire oublier que l’auteur  commettait une mauvaise action. Durant cinq ans il fit tout pour « emmuseler la bête féroce » qu’il y avait en Néron, sans toutefois quitter la cour à temps, sans doute parce qu’il s’était trop engagé pour le pouvoir. Ainsi, il n’empêcha ni le meurtre de Britannicus, ni celui d’Agrippine, faisant en plus l’apologie du parricide. Néanmoins il finit par vouloir partir, offrant à l’empereur de lui rendre tous ses biens qui étaient immenses. Néron refusa, craignant que Sénèque, en se dépouillant de sa fortune, ne se rendit modeste et donc moins docile. En fait il ne se fera jamais réellement oublier, et quand la conspiration de Pison éclata, on le dénonça comme un des complices, bien qu’il soit douteux qu’il eût trempé dans le complot, et il dut mourir.

    Il était alors près de Rome. Quand le centurion lui notifia la sentence fatale, « il demande son testament, sans se troubler, et, sur le refus du centurion, il se tourne vers ses amis et déclare que, puisqu’on le réduit à l’impuissance de reconnaître leurs services, il leur laisse le seul bien qui lui reste, l’image de sa vie ». Puis il s’ouvre les veines, appelle ses secrétaires, leur dicte un long discours, et, comme la mort tardait, il se fait porter dans un bain, et en y entrant il répand de l’eau sur les esclaves qui l’entouraient : « J’offre cette libation, dit-il, à Jupiter libérateur ». Il avait soixante-cinq ans. Sa jeune femme Pauline voulut mourir avec lui, s’ouvrant aussi les veines. Elle était prête à expirer quand Néron, par crainte de l’odieux, ordonna qu’on lui bandât les bras et qu’on arrêtât son sang. On la sauva finalement, mais toute sa vie elle garda sur son visage une pâleur mortelle et, dit Tacite, conserva une honorable fidélité à la mémoire de son mari.

    Malgré l’agitation de sa vie, Sénèque a beaucoup écrit, et dans des genres très divers. Les anciens avaient de lui des ouvrages, aujourd’hui perdus, sur l’histoire (Biographie de son père), sur la philosophie (Exhortations, des devoirs, sur la superstition, sur le mariage, sur l’amitié, sur la pauvreté), sur les sciences naturelles (Sur le mouvement de la terre, sur la forme du monde, sur les pierres, sur les poissons, sur la géographie de l’Inde, sur la géographie et la religion de l’Egypte). En dehors de son livre des Questions naturelles, il ne nous reste aujourd’hui que des traités de morale.

    Sous Caligula, il composa la Consolation à Marcia. Fille de l’historien Crémutius Cordus, persécuté par Tibère pour ses sentiments républicains, Marcia avait perdu un fils. Sénèque lui rappelle comment la philosophie a consolé Octavie, Livie, de pertes semblables. Il lui montre ainsi l’inutilité de la douleur, l’incertitude des évènements, la nécessité qui lie la vie à la mort, les dangers qu’eût courus son fils s’il eût vécu. Il lui affirme enfin que le jeune homme a été reçu au ciel par son aïeul Crémutius Cordus dans l’immortalité. En outre, de son exil, il adressa aussi une Consolation à sa mère Helvia pour l’engager à ne pas souffrir d’un sort auquel il se résigne, et à trouver un soulagement à sa peine dans la sagesse et aussi dans l’affection de ses enfants  qui restent auprès d’elle.

    Des années qui suivirent son rappel de Corse, et pendant lesquelles il fut précepteur de Néron, datent les traités sur la Tranquillité de l’âme, sur la Colère, sur la Brièveté de la vie. Le premier de ces ouvrages est adressé à un jeune courtisan, Sérénus, qui souffre d’un ennui vague, qui « sans être malade, ne se porte pas bien ». Sénèque essaie de l’arracher au spleen antique, qu’on appelle de nos jours dépression. Avec lui il recherche ce qu’est la tranquillité de l’âme, comment on la perd, comment on peut la recouvrer. Dans l’éloquent traité de la Colère, on voit une peinture de cette passion, une étude des causes qui la déchaînent, de ses conséquences et de ses effets. Les considérations morales y sont relevées par une foule d’anecdotes sur les contemporains de Tibère et de Caligula. C’est l’emploi et le prix du temps que nous enseigne l’opuscule sur la Brièveté de la vie.  Il peut se résumer en ces lignes : « Nous n’avons pas trop peu de temps ; nous en perdons trop… La vie serait assez longue et suffirait pour les plus grandes entreprises, si nous savions en bien placer les instants ».

    Pendant qu’il dirigeait les affaires de l’empire, l’activité philosophique de Sénèque ne fut point interrompue. Il donna alors le livre sur la Clémence, dédié à Néron. C’était une haute leçon offerte à un prince qui n’en profita guère. Dans ce livre l’empereur aurait pu apprendre ce qu’est la clémence, ses motifs, son utilité pour tous les hommes, sa nécessité pour les souverains. C’est là qu’on lit le beau récit où l’on voit Auguste pardonner à Cinna sa conspiration : Sénèque a fourni à notre Corneille la donnée d’un de ses chefs-d’œuvre. Très attaqué par les envieux, le ministre philosophe présente une sorte d’apologie de sa conduite dans le traité de la Vie heureuse. Dans les Bienfaits, il enseigne comment il faut savoir accorder et recevoir les services, ce que sont la reconnaissance et l’ingratitude. Très étendu, cet ouvrage est surtout riche en récits et en exemples. Les calomnies dont on harcelait Sénèque furent sans doute l’occasion des pages qu’il écrivit sur la Fermeté du sage : injure, outrage, vengeance, violence, le sage doit s’attendre et se résigner à tout. « Quel médecin se met en colère contre un frénétique ? Le sage est dans les mêmes dispositions envers tous, que le médecin envers les malades… et la même indifférence qu’il oppose aux hommages, il l’oppose aux insultes ». C’est aussi sans doute à ce moment de sa vie que Sénèque composa ses Tragédies.

    Quand l’heure de la disgrâce eût sonné et qu’il vécut dans la solitude, son ardeur intellectuelle ne se ralentit pas. Il entretenait alors Sérénus de la Retraite du philosophe. Zénon voulait que le sage prenne part aux affaires publiques, à moins d’en être empêché par quelque obstacle. Ces obstacles, Sénèque les énumère longuement et semble conclure en faveur de l’abstention politique. « Si je veux passer tous les gouvernements en revue, je n’en trouverai aucun qui puisse tolèrer le sage ou que le sage puisse tolérer… qu’un homme dise qu’il est fort bon de naviguer, et ensuite nie qu’il faille naviguer sur cette mer où l’on voit tant de naufrages… cet homme, je crois, me défend de lever l’ancre bien qu’il me prône la navigation ». Le traité de la Providence porte aussi la marque des préoccupations personnelles de Sénèque à cette heure de sa vie : il y a une Providence, les désordres de la nature, les vices de l’âme ne prouvent rien contre elle. Si le mal nous fait trop souffrir, la religion nous a donné le suprême remède. « Regardez, mortels, et vous verrez combien est courte et facile la voie qui conduit à la liberté… La mort est sous la main, et toutes les routes sont ouvertes… Eh quoi ! Balancez-vous ? Craindrez-vous si longtemps ce qui dure si peu ? » Dans ses dernières années, en même temps que Sénèque revenait aux études de sa jeunesse sur la nature (Questions naturelles) il écrivait pour son ami Lucilius ses admirables Epîtres qui restent son chef d’œuvre, où il a mis toute sa science, tout son esprit, toute son âme, et dont on s’est beaucoup servi surtout pour faire connaître son caractère et son enseignement. 

    Michel Escatafal

  • L’étude de la philosophie ne fut pas un goût romain

    Les Romains ont eu pour particularité de n’avoir jamais manifesté un goût particulier pour l’étude de la philosophie, y compris à l’époque de Cicéron ou de Sénèque. Malgré tout son talent, Cicéron n'a jamais pu la rendre populaire. Ainsi quand il parle du succès de ses ouvrages philosophiques,  il entend l’approbation qu’ils reçurent dans le monde des lettres et dans la société distinguée. Encore, quand il s’occupait des grands problèmes, avait-il soin de les traiter avec des préoccupations pratiques, car en elles mêmes les hautes questions n’intéressaient guère les Romains. Ils étaient assurément fort religieux, mais s’attachaient surtout aux formules du culte et, la cérémonie faite, ne sentaient guère d’aspirations curieuses.

    En revanche ils étaient forts soucieux de tout ce qui touchait à la conduite de la vie. Ainsi, après les grands bouleversements de la fin de la République qui entraînèrent la mort de la tradition des mœurs antiques, la religion ne se trouvant pas prête à prendre la direction morale des âmes, la philosophie s’empara de ce rôle. Elle renonça résolument à toute ambition spéculative, et se confina dans la morale restreinte à la morale pratique. « Pour avoir une âme saine, disait  Sénèque, il ne faut guère d’étude; en toute chose, et même en philosophant, nous nous dépensons en superfluités; nous portons notre intempérance générale jusque dans les travaux de l’esprit et nous n’étudions pas pour devenir des hommes, mais pour rester des écoliers ».

    Les philosophes, qui ont vécu au commencement de l’empire, sous Auguste et les premiers Césars, n’ont donc point tant songé à satisfaire l’intelligence, qu’ils ont voulu agir sur les âmes. Plus de recherche scientifique, mais une application constante à trouver des moyens pour guider les mœurs. Ils étudieront l’éloquence, parce qu’elle aide à persuader le bien, et deviendront parfois de véritables prédicateurs.  Ils pénètreront les mouvements secrets du cœur, non par curiosité de connaître les passions, mais par désir de les combattre avec tous les avantages. Ils se feront directeurs de conscience : tels furent les deux Sextius, Fabianus au temps d’Auguste, et, plus tard, sous Néron, ce Cornutus que Perse aima tant.

    Dans ce mouvement, les grandes écoles philosophiques du passé disparaissent sans laisser d’héritiers : « Les branches de la grande famille philosophique meurent, dit Sénèque, et ne poussent plus de rejetons. Les deux académies, l’ancienne et la nouvelle, n’ont plus de pontife. Chez qui puiser la tradition de la doctrine pyrrhonienne relative au pyrrhonisme (doctrine de Pyrrhon caractérisée par un pur scepticisme) ? L’illustre école de Pythagore n’a point trouvé de représentant. Celle des Sextius, qui la renouvelait avec une vigueur toute romaine, suivie à sa naissance avec enthousiasme, est déjà morte ».

    Au milieu de ces ruines, seule une secte subsiste, et attire à elle une foule d’adhérents : le stoïcisme. Non pas le stoïcisme de Zénon et Cléanthe, qui prétendait fournir une explication du monde, mais une doctrine purement morale qui, comme disait Diderot, « détache de la vie, de la fortune, de la gloire, de tous ces biens au milieu desquels on peut être malheureux, qui inspire le mépris de la mort et donne à l’homme et la résignation qui accepte l’adversité et la force qui la supporte ». De cette école le représentant sinon le plus rigoureux et le plus pur, du moins le plus brillant et le plus actif, a été Sénèque, que j’ai souvent évoqué sur ce site.

    Michel Escatafal

  • Henri Beyle, cet inconnu très connu…sous le pseudonyme de Stendhal

    Stendhal, Napoléon Bonaparte, campagne d'Italie, Chartreuse de Parme, littérature, histoireNé à Grenoble le 23 janvier 1783, mort le 23 mars 1842 à Paris, Henri Beyle qui publia ses ouvrages sous divers pseudonymes, dont celui de Stendhal, suivit d’abord avec enthousiasme l’armée de Napoléon comme attaché  à l’intendance de la maison de l’Empereur.  Après la chute de l’Empire, il se livra à son goût pour la littérature, les arts, les voyages. Ainsi il publia en 1817 l’Histoire de la peinture italienne, et la même année les Vies de Haydn, Mozart et de Métastase (1698-1782), qui fut un célèbre poète italien dont Haydn et Mozart ont mis en musique quelques tragédies lyriques. Un peu plus tard, c’est la Vie de Rossini (1824) qui parut, autant d’ouvrages vraiment neufs pour le temps.  Enfin on n’omettra pas ses Promenades dans Rome (1827), pas plus que la préface de Cromwell  et son opuscule  Racine et Shakespeare (1823), destiné à soutenir contre l’école classique les théories des novateurs.

    Après 1830, il fut nommé consul à Trieste, puis à Civita-Vecchia, dans cette Italie dont il aimait passionnément le sol, les arts et les mœurs. C’est alors qu’il donna ses deux livres les plus célèbres, le Rouge et le Noir (1834) et la Chartreuse de Parme (1839). L’action de ces deux romans s’agite dans des milieux bien différents, mais ils sont tous deux également remarquables par la vérité des peintures, qui procèdent par traits serrés et précis, fruits d’une observation pénétrante et pleine d’un scepticisme dont l’amertume et la sécheresse ont quelque chose de voulu. Beyle mériterait une place entre Balzac et Mérimée, qui tous deux le regardaient comme un maître. En effet, à l’égal du premier, il avait le souci du réel, affectant, comme le second, une sorte d’indifférence ironique et froide. Cependant nul ne contestera que Beyle ait été plus profond penseur que l’un et l’autre. En revanche Balzac  l’emporte sur lui par la fécondité de l’invention, et Mérimée par les mérites délicats du style et de la composition.

    A propos de la Chartreuse de Parme, que j’ai eu grand plaisir à relire, je voudrais dire deux mots d’un passage relatif à Milan le 15 mai 1796 (au début du Livre premier), ville dans laquelle « le général Bonaparte fit son entrée à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur ». Rien que dans cette phrase on découvre l’admiration qu’avait Beyle pour le génie militaire de Napoléon Bonaparte! En outre cet amoureux de l’Italie ne supportait pas que le duché de Milan, que l’Autriche avait récupéré lors du traité d’Utrecht (1713), fût toujours sous la domination de « Sa Majesté Impériale et Royale » l’empereur d’Autriche et roi de Hongrie, en fait le dernier roi des Romains puisque le Saint-Empire romain germanique fut dissous par François II en 1806. Voilà pourquoi aussi Beyle écrivait, qu’après être plongés dans une nuit profonde, les Lombards « renversèrent leurs statues, et tout à coup ils se trouvèrent inondés de lumière », attitude des peuples trop longtemps soumis.

    Fermons la parenthèse pour noter que cette admiration de Beyle-Stendhal pour Bonaparte, j’ai bien dit Bonaparte et non Napoléon qu’il a fini par considérer  comme un tyran, allait tellement loin qu’il écrivit, toujours dans ce morceau, que les soldats avaient souffert « depuis deux ans dans les montagnes du pays de Gênes » parce qu’ils étaient retenus « par de vieux généraux imbéciles ». C’était quand même faire bon marché de ces généraux, parmi lesquels Scherer qui avait participé très jeune à la bataille de Valmy, et qui avait remporté le 23 novembre 1795 la victoire de Loano, avec pour lieutenants des hommes comme Masséna et Sérurier, deux des plus brillants généraux de Napoléon. Cela étant le personnage imaginaire de Beyle parlait en homme qui avait été immédiatement conquis par l’aura et le prestige de Bonaparte. On retrouve d’ailleurs ce contraste entre la description qui est faite du futur empereur et de ses prédécesseurs en Italie, dans les écrits de Stendhal lui-même, Vie de Napoléon (1817-1818) composée à Milan, et Taine dans Les Origines de la France contemporaine - le Régime moderne (1893). 

    Toujours dans le même livre, au chapitre III, dans un récit relatif à la bataille de Waterloo, on voit Fabrice del Dongo, enthousiaste à propos de Napoléon, la tête et le cœur plein d’un idéal épique, réaliser à quel point il lui serait difficile de se battre, compte tenu de son manque de formation au métier militaire. Cela étant, cet épisode peu glorieux permet à Stendhal de montrer qu’un idéaliste qui rencontre la réalité, devient vite un idéaliste qui voit l’homme tel qu’il est. Certains appellent cela un réalisme éclairé, même si l’ironie apparaît un peu trop fortement. Toutes ces remarques font de Beyle-Stendahl un de nos plus grands romanciers, même si l’admiration que certains professent à son égard apparaît un peu exagérée, en opposition totale avec le jugement que lui ont porté ses contemporains…qui ne le connaissaient pas.  

    Michel Escatafal

  • Lamennais, symbole de l'exaltation religieuse au dix-neuvième siècle

    lamennais.pngNé le 19 juin 1782 à Saint-Malo, mort à Paris le 27 février 1854, possédé d’une foi ardente, mais qui ne paraît s’être affermie qu’après de longs combats intérieurs, ordonné prêtre à trente-quatre ans, Hughes-Félicité-Robert de Lamennais publia en 1817, non sa première œuvre, mais celle qui devait lui assurer tout d’un coup la célébrité, le premier volume de l’Essai sur l’indifférence en matière de religion. A l’exception des livres de Bossuet, l’apologétique et la controverse modernes n’avaient encore produit aucune œuvre aussi puissante, aussi chaleureuse, aussi hardie. Le jeune écrivain se plaçait en tête des défenseurs les plus ardents des doctrines catholiques.

    Mais les volumes suivants du même ouvrage, l’attitude militante qu’il prit à l’égard du gouvernement de la Restauration, l’exaltation des doctrines politiques en même temps que religieuses qu’il soutint, après 1830, dans le journal l’Avenir, inquiétèrent la grande majorité des évêques français et le pape (Grégoire XVI) lui-même. Après une soumission plus apparente que réelle à l’autorité pontificale, Lamennais s’expose de propos délibéré à la rupture définitive en publiant ses Paroles d’un croyant (1834), dans lesquelles l’orgueil indomptable, qui perce jusque sous l’apparence de la résignation, s’unit à l’expression de la plus vive tendresse pour les malheureux et les persécutés, notamment le salariat, qui n’est à son avis qu’une aggravation de l’esclavage antique.

    Le plus important des ouvrages que Lamennais publia depuis est son Esquisse d’une philosophie (1841-1846), œuvre ambitieuse, d’une science tout à fait insuffisante, profonde par endroits, et qu’il n’a pas achevée. Il y parle, entre autres réflexions, du rire, mais aussi de la perfection de la beauté physique qui, selon ses dires, se proportionne toujours dans l’art à celle de la beauté morale. Il faut y joindre un récit intéressant et qui contient des pages admirables, Affaires de Rome (1836), mais aussi le Livre du peuple (1837), une traduction des Evangiles (1846) comme il avait traduit en 1824 l’Imitation de Jésus-Christ (fin du quatorzième siècle ou début du quinzième siècle), et des Lettres.

    Lamennais est un écrivain qui, à une fougue souvent déclamatoire, a su joindre beaucoup de netteté et de rigueur dans la discussion. Ses paraboles évangéliques sont d’une douceur et d’une poésie exquises. Il a même plus d’une fois, en dépit des tourments de son âme, atteint, à force de noblesse, à la sérénité. Mais c’est moins par ses mérites littéraires que par l’action qu’il a exercée qu’il occupe une grande place dans l’histoire du dix-neuvième siècle. Malgré ses erreurs, en effet, c’est à lui qu’il faut rattacher tout le grand travail de rénovation religieuse dont Lacordaire (1802-1861) et Montalembert (1810-1870) ont été après lui, avec plus de prudence et de mesure, les plus illustres ouvriers.

    Michel Escatafal    

  • Courier, pamphlétaire à son propre jugement

    Paul-Louis Courier, Démosthène, Pascal, littérature, histoirePaul-Louis Courier de Méré, né à Paris  le 4 janvier 1772, mort assassiné le 10 avril 1825 à Véretz, sans doute pour des motifs politiques, servit comme officier d’artillerie dans les armées de la République et de l’Empire et, passionné pour la littérature grecque, consacra tous ses loisirs à des travaux philologiques. Esprit aiguisé et nourri de la lecture des anciens et des grands écrivains du seizième et du dix-septième siècle, tout dévoué d’ailleurs aux principes libéraux de la révolution de 1789, il commença dès 1816 à exercer sa verve contre le gouvernement de la Restauration. Ecrits dans un style dont la précision et le tour rappellent tout à fait la prose du dix-septième siècle, ses pamphlets sont des œuvres achevées, dont on peut dire toutefois ce que Fénelon disait des discours de Cicéron : « L’art y est merveilleux ; mais on l’entrevoit ». Les Lettres de Courier sont, elles aussi, toutes pleines d’une grâce malicieuse, dont l’aisance même sent encore le travail.

     

    En ce qui concerne l’œuvre elle-même de Courier, je voudrais souligner plus particulièrement deux morceaux qui la représentent parfaitement. Le premier est extrait de la Pétition aux deux Chambres, modèle de narration oratoire et pathétique qui permet de retrouver la passion de l’auteur pour les orateurs grecs. Ainsi dans ce morceau composé de petites phrases séparées par des points virgules, on retrouve un mouvement très proche de celui de Démosthène dans son célèbre Discours sur la Couronne, même si évidemment les situations sont très différentes. Prenons un exemple en commençant par Démosthène : « C’était le soir ; arrive un homme qui annonce aux prytanes qu’Etatée est prise. Ils soupaient : à l’instant ils se lèvent de table ; les uns chassent les marchands des baraques de la place publique ; les autres mandent des stratèges et appellent le trompette de ville : et toute la cité était remplie de tumulte… »

     

    Examinons à présent la narration de Courier, et l’on verra qu’elle présente les faits un à un, avec toutes leurs circonstances, dans une longue suite de courtes phrases, pour se terminer par quelques exclamations et quelques adjurations pathétiques. Ainsi on peut lire dans une scène qui se passe en 1816 à Luynes, tout près de Tours, où Courier adresse sa « pétition » et son récit aux membres de la Chambre des députés et de la Chambre des pairs : « Ce fut le jour de la mi-carême, le 25 mars, à une heure du matin ; tout dormait ; quarante gendarmes entrent dans la ville ; là, de l’auberge où ils étaient descendus d’abord, dès la première aube du jour ils se répandent dans les maisons.  L’épouvante fut bientôt partout. Chacun fuit ou se cache ; quelques uns, surpris au lit, en sont arrachés ; on les amène ; leurs parents, leurs enfants les auraient suivis si l’autorité l’eut permis... ». Effectivement nous retrouvons bien Démosthène dans cette narration, même s’il manque à Courier cette perfection suprême des chefs d’œuvre de premier ordre, dans lesquels on ne sent plus même l’art et les procédés de l’écrivain.

     

    Le second morceau est extrait du Pamphlet des pamphlets, où Courier évoque la définition du mot « pamphlet »,  anglais à l’origine avant de devenir français, qui désigne, à proprement parler, un petit livre de peu de pages, et qui, par dérivation, a pris le sens d’écrit satirique, comme en témoigne l’apostrophe que reçut Courier, se faisant de traiter de « Vil pamphlétaire » par Monsieur de Broë. Cet avocat général avait, en effet, prononcé le réquisitoire contre Courier, traduit en cour d’assises, après la publication de son Simple discours…à l’occasion d’une souscription…pour l’acquisition de Chambord (1821). Un discours qui ne pouvait qu’être nocif aux yeux des jurés, certains n’ayant même pas pris la peine de le lire…parce qu’un « pamphlet ne saurait être bon », mais aussi parce qu’un pamphlet est « un écrit tout plein de poison », aux yeux du procureur du roi. A ce propos, Courier raconte qu’un employé de la police, après l’avoir interrogé sur divers points, lui avait conseillé en le quittant, d’employer « son grand génie à faire autre chose que des pamphlets », ce à quoi Courier répondait en disant que les Lettres provinciales de Pascal, « ce chef d’œuvre divin », étaient aussi des pamphlets. Ah, la dialectique !

     

    Michel Escatafal