19.12.2009
Montchrestien, poète tragique disciple de Garnier
Né à Falaise (Calvados) dans la seconde moitié du seizième siècle (peut-être en 1575), Antoine Mauchrétien, qui prit le nom de Montchrestien auquel il ajouta celui d’une terre de Vasteville appartenant à sa femme, eut une vie très agitée, et qui n’est pas connue avec une pleine exactitude. Forcé de s’enfuir en Angleterre à la suite d’un duel, il y trouva un bon accueil auprès de Jacques 1er (roi d’Angleterre et d’Irlande entre 1603 et 1625) à qui il dédia (1601) sa tragédie de l’Escossoise (Marie Stuart) ou le Désastre, publiée à nouveau en 1604 sous le titre la Reine d’Escosse, et grâce auquel il obtint de pouvoir rentrer en France. Il se fixa à Châtillon-sur-Loire (Loiret), et s’y occupa de travaux de métallurgie. Ensuite, mêlé à la révolte du duc de Rohan (1621), il se mit à la tête d’une petite armée protestante en Normandie, et fut surpris et tué dans le village de Toureilles (Orne). Cette affaire a été racontée par Malherbe dans une lettre à Peiresc du 14 octobre 1621.
Il a laissé, outre la tragédie évoquée précédemment, un Traité de l’OEconomie politique, dont le titre même est remarquable, n’ayant jamais été employé auparavant, cinq autres tragédies, la Cartaginoise (Sophonisbe) ou la Liberté, les Lacènes ou la Constance, David ou l’Adultère, Aman ou la Vanité, Hector. A cela, il faut ajouter un poème, Susanne ou la Chasteté, et quelques poésies. Comme poète tragique, Montchrestien appartient à l’école de Garnier, dont il n’égale pas l’éclat, mais sa forme, plus molle que celle de son devancier, est aussi plus pure. Montchrestien paraît avoir recherché, pour ses vers, les avis et l’approbation de Malherbe, une des plus grandes figures de l’histoire de notre littérature.
Parmi les meilleurs textes de Montchrestien, je citerais la mort de Marie Stuart que l’on trouve à l’acte V de la Reine d’Escosse, où celle-ci montre son courage et son mépris de la mort au moment de son exécution (1587) décidée par la reine Elisabeth 1ère. Déjà, la description de la montée à l’échafaud où elle paraît souriante « un peu de l’œil et de la bouche » paraît émouvante. Ensuite, voyant qu’on ne lui accorde pas un confesseur comme elle souhaiterait qu’il fût, elle décida de se confesser elle-même et se mit à prier. A ce propos, dans l’Histoire de Marie Stuart écrite par Mignet, on apprend que le docteur Fletcher, doyen protestant de Peterborough, s’approcha d’elle et voulut l’exhorter à mourir.
« Madame, lui dit-il, la Reine, mon excellente souveraine, m’a envoyé par devers vous ». Marie, l’interrompant à ces mots, lui répondit : « Monsieur le doyen, je suis ferme dans l’ancienne religion catholique romaine, et j’entends verser mon sang pour elle ». Comme le doyen insistait avec un fanatisme voyant, et l’engageait à renoncer à sa croyance, à se repentir, à ne mettre sa confiance qu’en Jésus-Christ seul, parce que seul il pouvait la sauver, elle le repoussa d’un accent résolu, lui déclara qu’elle ne voulait pas l’entendre, et lui ordonna de se taire. Le docteur Fletcher se mit alors à lire la prière des morts, selon le rite anglican, tandis que Marie récitait en latin les psaumes de la pénitence et de la miséricorde, et embrassait avec ferveur son crucifix.
Si le texte de Montchrestien ne rentre pas dans ces détails, il en reprend quand même les grandes lignes et, en vrai poète qu’il est, décrit la fin horrible de la reine d’Ecosse, après avoir dit au bourreau : « Arme quand tu voudras ta main injurieuse, frappe le coup mortel, et d’un bras furieux fay tomber le chef (la tête) bas et voler l’âme aux cieux ». Hélas pour Marie Stuart, le premier coup de hache ne fit que la blesser et il fallut la frapper plusieurs fois pour lui abattre la tête, ce que Montchrestien traduit ainsi : « Un, deux, trois, quatre coups sur son col il delasche (laisse tomber) ; car le fer acéré moins cruel que son bras vouloit d’un si beau corps différer le trespas : Le tronc tombe à la fin, et sa mourante face par trois ou quatre fois bondit dessus la place ». Je ne sais pas ce que Jacques 1er, adversaire des catholiques, a apprécié réellement dans ce récit, mais il n’en voulut point à Montchrestien d’avoir glorifié la mort de Marie Stuart.
Michel Escatafal
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21.11.2009
La poésie satirique à Rome
Les Romains ont toujours prétendu que la satire faisait partie de leur identité nationale. D’abord le nom même de satire est purement latin, satura étant un adjectif qui, employé substantivement, signifie mélange. C’est ainsi qu’on désigna dans un premier temps ces divertissements dramatiques composés de danse, de musique et de paroles qui sont à l’origine du théâtre romain. C’est Ennius qui après avoir publié un recueil où se trouvaient des pièces fort différentes par le sujet et le mètre lui donna, à cause de sa variété, le titre de Satires. Ensuite le mot satire s’appliquera uniquement au genre de poésie que Lucilius, Horace (65-8 av. J.C) et Juvenal devaient illustrer à Rome. C’est à ce tire qu’on a pu dire et écrire que si l’esprit satirique est universel, c’est à Rome qu’il reçut pour la première fois la forme spéciale d’un poème où les attaques contre les personnes se mêlent, pour les soutenir et les éclairer, à l’exposition de vérités morales.
La première figure emblématique de la poésie satirique fut Lucilius, lequel eut droit de la part d’Horace, pourtant peu porté à l’indulgence, à une grande considération. Ce dernier affirmant que Lucilius « avait peint toute sa vie dans ses ouvrages comme dans un tableau votif ». Hélas ces ouvrages sont perdus pour l’essentiel, et les fragments qui nous en restent sont trop rares et souvent trop obscurs pour nous instruire sur la biographie exacte du poète. Tout au plus nous savons qu’il est né à Suessa Aurunca, colonie latine, vers 180 avant notre ère, et qu’il mourut à Naples vers 102, obtenant des funérailles publiques.
Issu d’une grande famille, riche puisqu’il possédait une maison à Rome, évidemment spirituel, il vécut dans l’intimité de Scipion Emilien (185-129 av. J.C.) et de Lélius (185-111 av. J.C.) qui le traitaient d’égal à égal. En revanche, malgré son grand nom, il ne joua aucun rôle politique non pas par dédain comme le poète et philosophe Lucrèce (98-55) plus tard, mais parce qu’il souffrait d’une santé fragile. Celle-ci avait aigri son humeur au point de l’avoir rendu procédurier, ne tolérant pas qu’on s’attaquât à lui ou qu’on le critiquât alors qu’il ne ménageait personne. Néanmoins on ne retient de lui que son œuvre, très admirée de ses contemporains.
L’ensemble des satires de Lucilius formait trente livres sur lesquels vingt et un sont écrits en hexamètres. Dans les autres le poète se sert de mètres très variés. On voit donc que l’hexamètre prédomine, et d’ailleurs Horace et ses successeurs n’employèrent plus d’autres vers. Mais quels sont les éléments les plus significatifs sur les opinions et les goûts du poète, ainsi que sur la société qu’il a voulu peindre en tenant compte, toutefois, de la rareté des documents qui nous sont restés? Disons que Lucilius était très romain, mettant en exergue les fortes vertus de l’antique Rome, ce qui ne l’empêchait pas de se laisser charmer par la culture grecque, mais sans excès. Ceux qui n’admiraient que la rhétorique grecque furent évidemment l’objet des railleries du poète, mais il n’en voyait pas moins clair dans les vices nationaux, par exemple l’avarice, mais aussi la superstition.
Il détestait aussi les parvenus à peine échappés de la pauvreté, qui se livraient à ce qu’on appelait alors les basses jouissances, entre autres la gloutonnerie, ce qui avait conduit Lucilius à écrire : «Vivez, gloutons ; vivez, goinfres ; vivez, ventres» ! Il dénonçait ceux qui se couvraient de ridicule et les vices de certains de ses contemporains, allant jusqu’à leur donner des noms. Ainsi comme on parle aujourd’hui des Tartuffe, on évoquait Gallonius (le gourmand), Nomentanus, le dissipateur. Mais ce qui l’affligeait le plus c’était la perte totale des sentiments de solidarité et de probité civiques, que remplaçaient alors les intrigues de l’intérêt et de l’ambition.
S’il se permettait de jouer le rôle de défenseur des bonnes mœurs et des honnêtes gens, de glorifier ceux-ci, c’est parce qu’il se savait indépendant en raison de sa haute situation et des protections dont il jouissait. Ensuite c’est aussi parce qu’il mettait au premier rang les intérêts de la patrie. Bref, Lucilius était un homme sincère, franc, et un remarquable observateur de la nature humaine. En revanche ses vers manquaient de style et sentaient l’improvisation hâtive. En disant cela on ne peut que penser à cette phrase d’Horace : « Il dictait deux cents vers au pied levé ». Le même Horace évoquait aussi un artiste parfois admirable, souvent incomplet, qu’il qualifiait de « torrent fangeux qui roulerait des parcelles d’or ».
Michel Escatafal
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14.11.2009
Jean Bertaut (1552-1611) : un évêque précurseur
Jean Bertaut, né à Caen en 1552 où son père professait les sciences au collège du Bois, fut secrétaire d’Henri III dont il était très apprécié et qui en fit le précepteur du comte d'Angoulême (fils naturel de Charles IX), puis d’Henri IV dont il contribua à la conversion et qui lui donna l’abbaye d’Aulnay en 1594, puis plus tard l’évêché de Séez en 1606. En tant qu’évêque de Séez, il mena le corps d’Henri IV à Saint-Denis suite à son assassinat en 1610. En outre il fut aussi premier aumônier de Marie de Médicis ce qui lui valut d'assister le 14 septembre 1606 au baptême du dauphin (Louis XIII) à Fontainebleau. Ses œuvres principales sont recueillies dans deux ouvrages, Recueil des Oeuvres poétiques (1601, et Collection des œuvres poétiques (1602).
Elles se composent de poésies sacrées et profanes, moins gracieuses peut-être, mais d’une langue plus moderne que les poésies de Desportes qui, lui-même, nous l’avons dit, surpassait déjà sur ce point les poètes de la Pléiade. Dans ses poésies, Bertaut a subi manifestement l’influence à la fois de Ronsard, à qui il doit beaucoup, et de Desportes, tout en étant le précurseur de Malherbe dans la manière, le style et le ton, et même diront certains de Lamartine. A son propos, Malherbe disait qu'il était le seul des anciens poètes qu'il estimait. Il fut d’abord un chantre des amours de la vie de cour, avant de se tourner plus tard vers des thèmes religieux et des psaumes. C'est ainsi qu'on publia en 1613, deux ans après sa mort, les Sermons sur les principales fêtes de l'année.
Si je ne devais retenir que quelques vers de Bertaut, ce serait cet extrait :
Félicité passée
Qui ne peut revenir
Tourment de ma pensée,
Que n’ay-je en te perdant perdu le souvenir !
Cette strophe de la Chanson issue des Œuvres poétiques est très justement célèbre, et on la croirait toute moderne pour la langue et le sentiment. Il se peut cependant, comme il arrive souvent chez les poètes du XVI è siècle, qu’elle ne soit pas d’une inspiration originale. On a en effet retrouvé dans la littérature espagnole, et particulièrement dans la Diane de Montemayor (1520-1561), publiée en 1564 à Valence, que Bertaut devait connaître, plus d’un passage dont elle pourrait être imitée. Quand au rythme de la Chanson, qui est si heureux et qui, sans modèle en France, n’a guère été reproduit, on a cru y reconnaître un emprunt à la métrique italienne.
Michel Escatafal
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22.10.2009
Un poète qui n’aimait pas faire entendre sa voix
Philippe Desportes, né en 1546 à Chartres dans une riche famille bourgeoise, reçut une éducation soignée avant de s’engager dans une carrière ecclésiastique. Poète courtisan, goûté de Charles IX mais aussi d’Henri III qu’il avait accompagné en Pologne avant son accession au trône de France, applaudi par Ronsard qu’il éclipsa même un temps au point de conquérir les salons les plus raffinés, tel celui de la maréchale de Retz, il reçut en récompense de ses vers de riches abbayes qui lui procurèrent de confortables revenus, entre autres celle de Tiron, près de Chartres. Compromis dans les affaires de la Ligue, il perdit ces abbayes, qui lui furent plus tard restituées par Henri IV.
N’ayant essentiellement composé que des poésies amoureuses, il a laissé dans ce registre trois recueils d’Amours entre 1573 et 1583, les Amours de Diane, les Amours d’Hyppolite (adressées à Marguerite de Valois, femme d’Henri de Navarre) et les Amours de Cléonice. Ces poésies, imitées souvent des écrivains les plus raffinés de l’antiquité et surtout de l’Italie moderne (Pétrarque), sentent trop l’affectation pour être considérées comme des chefs d’œuvre. Cependant, outre qu’on ne peut refuser aux meilleures d’entre elles des mérites exquis de charme et d’élégance, elles sont écrites dans une langue plus sûre déjà que celle des poètes de la Pléiade. Néanmoins les plus grands d’entre eux sont bien au-dessus de Desportes par le génie et l’inspiration.
Plus tard, à partir de 1591, il travailla sans rencontrer le succès à la paraphrase des Psaumes, qui n’est qu’un commentaire spirituel du texte sacré, mais qui deviendra rapidement une des formes majeures du lyrisme religieux initié par Baïf et poursuivi ensuite par Bertaut et Malherbe. Desportes mourra à l’Abbaye Notre-Dame de Bonport le 5 octobre 1606. Il restera dans l’histoire de la poésie française comme le représentant le plus important, avec Du Bartas, de la fin du seizième siècle, avec une approche poétique infiniment plus intellectuelle que sentimentale.
Son principal critique sera Malherbe, lequel lui rendra hommage à sa façon en le critiquant de manière tellement outrancière que ses contemporains estimèrent que cette attitude traduisait une forme d’admiration. En fait le principal reproche que l’on pourrait faire à Desportes, plus que son manièrisme, est son coté servile, courtisan et mondain, bref quelqu’un qui ne fait jamais entendre sa voix. Sa poésie semble n’avoir d’autre fin que lui-même.
Michel Escatafal
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17.10.2009
Un poète surtout reconnu à l’étranger
Né à Montfort, près d’Auch, en 1544, docteur en droit en 1567, Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas, gentilhomme de la chambre d’Henri de Navarre (futur Henri IV) qui lui confia plusieurs missions diplomatiques, notamment auprès de Jacques VI d’Ecosse, était un calviniste convaincu. A ce titre il prit part aux guerres de religion, et fut même grièvement blessé à la bataille d’Ivry en 1590. Il publia d’abord un premier poème en six chants, composé à la requête de Jeanne d’Albret (mère du futur HenriIV), Judith. Ensuite il composa une sorte d’épopée religieuse en alexandrins, la Sepmaine (1579) en partie inspirée de Saint-Augustin, qui se voulait la description et la glorification de l’œuvre des sept jours. Mais si la conception de ce dessein a quelque chose de grandiose, avec une encyclopédie des connaissances de son époque qu’il appelait lui-même « le sucre des connaissances humaines », l’exécution est médiocre.
Le poème est dépourvu de grâce, de variété, souvent emphatique ou plat, plein de fautes contre le bon goût, de locutions créées, mais plus hardies que pittoresques. Cependant le succès de la Sepmaine fut très grand auprès de ses contemporains, au point qu’il bénéficia d’une gloire qui égalait, voire même surpassait, celle de Ronsard. A ce propos, étonné du succès de ce rival inattendu, le grand maître s’est cru obligé d’écrire : « Il est temps que Ronsard descende du Parnasse et cède la place à Du Bartas que le ciel a fait naître un si grand poète ». La postérité n’a pas ratifié ce jugement, du moins en France, où il reste considéré comme un écrivain de seconde zone. En revanche, à l’étranger, on nomme plusieurs grands poètes, dont le pamphlétaire anglais Milton (1608-1674) par-dessus tous les autres, qui se sont inspirés de Du Bartas. En outre, l’on cite sans cesse quelques phrases de Goethe singulièrement honorables pour lui.
En effet, dans une note (sur le Goût) de sa traduction du Neveu de Rameau, Goethe dit que, si les Français ne citent Du Bartas qu’avec mépris (mot qui paraîtrait excessif de nos jours), les Allemands « aperçoivent dans ses œuvres, étrangement mêlées il est vrai, tous les éléments de la poésie française…Du Bartas a trouvé l’occasion de donner, sous forme de peintures, de récits, de descriptions, de préceptes, un tableau naïf de l’univers…Tout auteur français devrait porter dans son blason poétique un symbole de l’œuvre de Du Bartas ». Et le génial auteur allemand d’ajouter « que si les Français cependant ne goûtent pas cette poésie si riche de couleurs variées, c’est à cause de l’effort continuel de raison qui s’est produit chez eux pour séparer de plus en plus les divers genres de la poésie et du style ».
Du Bartas voulait donner une suite à son poème, une Seconde Sepmaine, dans laquelle les grands évènements racontés par la Bible devaient être passés en revue. Dans cette œuvre le poète est partagé entre la nécessité d’embellir un réel qui en a bien besoin et la recherche de la vérité. Nous pourrions aussi dire qu’il transmet la réalité en déguisant la vérité des choses. Du Bartas se veut aussi de plus en plus comme un poète ou un écrivain au savoir universel, un peu à l’image de Rabelais. Hélas, il ne pourra composer que deux jours complets de cette Seconde Sepmaine, et des fragments des cinq autres. Il mourra à Paris en 1590, suite sans doute des suites de ses blessures à Ivry.
Michel Escatafal
10:29 Publié dans histoire de la poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, histoire
03.10.2009
Un humaniste victime de l'obscurantisme religieux
Né vers 1540 à Clermont-en-Beauvaisis (département de l’Oise en Picardie), fils de drapier, mort en exil en 1570 à Turin, Jacques Grévin qui fut médecin de Marguerite de Savoie, sœur d’Henri II, passe pour l’un des poètes les plus remarquables de l’école de Ronsard. Ce dernier avait d’ailleurs loué hautement son talent, avant que Grévin, blessé des attaques que Ronsard avait dirigées contre le calvinisme, se fut déclaré son adversaire.
Pour rappel, à la suite de la publication de son Discours des misères de ce temps en 1562, Ronsard avait été violemment attaqué dans une série de poèmes satiriques, dont les auteurs étaient Florent Chrestien, l’un des futurs auteurs de la Ménippée, le ministre La Roche-Chandieu (huguenot français né en 1534 et mort en 1591) célèbre pour l’affaire du mémoire porté à Catherine de Médicis, et Jacques Grévin.
Dans sa courte carrière, et sans abandonner l’étude et la pratique de la médecine avant d’en être rayé de l’ordre pour fait de calvinisme, Grévin publia, outre des poésies diverses parmi lesquelles on remarque un recueil de poésies amoureuses en deux livres, l’Olympe, une tragédie en cinq actes qui rencontra un grand succès, César (1560), inspirée d’une tragédie latine de Muret (1526-1585), traduite diront certains ce qu’a toujours réfuté Grévin, et deux comédies, la Trésorière (1558) et les Esbahis (1560). Les deux comédies par la forme comme par le sujet, rappellent l’Eugène de Jodelle, mais la tragédie de Grévin est bien supérieure à Cléopâtre et Didon de ce même Jodelle. Le style en est à la fois plus soutenu et moins déclamatoire.
A ce propos il est dommage que Grévin mourût aussi jeune, car il écrivit de nombreuses poésies qu’il n’eut pas le temps d’éditer ou d’achever. Compte tenu du talent qu’il avait démontré auparavant la littérature a perdu, sans aucun doute, quelques une de ses plus belles pages. Et s’il en fallait une preuve supplémentaire, il suffit de lire et étudier La Gélodacrye (le rire et les larmes selon l’éthymologie grecque, thème déjà développé par Rabelais), éditée vers 1560, et les Vingt-quatre sonnets romains que l’on date des années 1568-1570.
La Gélodacrye est un recueil satirique de sonnets, proche des Regrets de du Bellay. Quant aux Vingt-quatre sonnets romains, ils se rapprochent des Antiquités de ce même du Bellay. Ces sonnets marquent cruellement le désenchantement d’un humaniste convaincu, devant l’obscurantisme des catholiques de l’époque. Pour mémoire je rappellerais que « la Saint-Barthélémy », nom entré dans l’histoire en raison du massacre organisé des protestants (3000 morts), exécuté sur ordre de Charles IX à l’instigation de Catherine de Médicis et des Guise, eut lieu la nuit du 23 août 1572.
Michel Escatafal
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26.07.2009
La poésie épique à Rome
Les Romains ont toujours été de vaillants et admirables soldats avec une discipline de fer qui a fait leur force. Celle-ci leur a permis de conquérir le monde connu de l’époque, et de résister à toutes les tentatives d’invasion pendant plusieurs siècles. Et c’est sans doute pour cela que les héros épiques ont eu tellement de mal à trouver leur place dans l’histoire de la littérature romaine. L’épopée en effet vit surtout de merveilleux, et ce merveilleux manque un peu partout dans l’histoire de Rome, y compris dans la religion puisque leur dieux n’avaient aucune forme visible.
C’est donc de la Grèce que Rome reçut le poème épique, comme d’ailleurs les autres genres. Il est représenté par trois auteurs : Livius, Névius et Ennius. Le premier, Livius Andronicus (vers 278-204), était d’origine grecque (de Tarente) venu à Rome comme esclave. Il fut ensuite affranchi par son patron, ce qui lui permit d’ouvrir une école. Sa principale œuvre est une traduction en latin de l’Odyssée d’Homère, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’excita pas grand-monde à l’époque, sauf Névius (264-194).
Celui-ci en effet, né à Rome ou en Campanie, avait servi comme soldat pendant la première guerre punique (264-241). Il avait gardé de cette guerre un souvenir enthousiaste qu’il entreprit de conter, même si ce conflit fut long et ruineux pour les deux parties. Malgré tout ce fut Rome qui en sortit vainqueur, puisque Carthage a dû lui céder ses possessions siciliennes. En tout cas pour Névius ce fut une épopée qui méritait d’être contée, au point qu’il remonta dans son récit jusqu’aux origines de Rome, telles que les rapportaient les légendes grecques. Les aventures d’Enée figuraient dans des vers qui ont représenté l’essentiel de l’œuvre de Névius, dont Cicéron a parlé avec estime, même si Névius a mélangé gauchement les fictions de la légende et les évènements de l’histoire.
En fait ce fut Ennius (239-169) qui donna le premier aux Romains un véritable poème épique, malgré l’imperfection de ses Annales. Ennius était originaire de la Grande Grèce, né à Rudies (région des Pouilles de nos jours), et servit lui aussi dans l’armée romaine comme centurion. Comme Livius il ouvrit une école (sur le Mont-Aventin), celle-ci donnant dans les genres les plus divers, la tragédie, la comédie, et les satires. Sa vaillance de soldat lui valut l’amitié indéfectible de Scipion, au point qu’il partageât la sépulture de sa famille. En retour il donna le nom de Scipion à un de ses poèmes. On dit aussi que ses talents et ses vertus lui inspirèrent quelque orgueil, qu’il laissa éclater avec noblesse mais aussi avec une naïveté qui prêtait à sourire. Dans ses Annales il a même raconté qu’Homère lui était apparu en songe et que son âme était passée à Ennius lui-même. Peut-être s’imaginait-il qu’on allait l’appeler le second Homère ?
Les Annales se composent de dix-huit livres dont il ne reste que quelques fragments. Elles se caractérisent par leur manque d’unité avec au début des récits légendaires, puis des faits historiques comme la guerre contre Tarente et Pyrrhus (281-272), puis des évènements contemporains de son époque. Cependant les Annales ont un trait commun, à savoir la trace d’un patriotisme ardent et sincère. Sur le plan de l’écriture Ennius introduisit une nouveauté frappante pour son époque, puisqu’il renonça à employer le vieux mètre saturnin (vers d’une structure très libre) pour l’hexamètre latin sur le modèle de l’hexamètre grec (vers de six pieds ou six syllabes). Cette invention le rendit très fier, et il en avait le droit car c’est de cet instrument, perfectionné par Lucrèce (vers 98-55) et Catulle (87-54), que Virgile (70-19) se servit pour écrire l’Enéide.
Michel Escatafal
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19.07.2009
Le plus aventureux des membres de la Pléiade
Fils du savant Lazare de Baïf, qui fut ambassadeur de François 1er à Venise, né lui-même dans cette ville en 1532, mort en 1589 à Paris, Jean-Antoine de Baïf qui suivit avec Ronsard les leçons de Daurat, d’abord chez son père puis au collège Coqueret, fut sinon le plus remarquable du moins le plus aventureux des membres de la Pléiade.
Non content de s’inspirer de l’antiquité, il essaya d’introduire dans la poésie française la versification mesurée des Latins et des Grecs : il se proposait ainsi de restaurer l’union parfaite de la musique et de la poésie, et c’est dans le même dessein qu’il fonda chez lui, au faubourg Saint-Victor, une académie de musique et de poésie autorisée en 1570 par lettres patentes de Charles IX.
Ses œuvres renferment cinq recueils principaux : les Poèmes, les Amours, les Jeux (comprenant la traduction d’une comédie de Térence, d’une comédie de Plaute et de l’Antigone de Sophocle), les Passe-Temps, enfin les Mimes, sorte de poèmes moraux en sizains. Il faut y ajouter, les Etrènes de poézie fransoèze (1573), écrites suivant les règles de l’orthographe que Baïf voulait faire adopter, avec une transcription phonétique de la langue parlée.
On n’oublie pas non plus des œuvres restées inédites : traductions des Psaumes en vers rimés et en vers mesurés que l’on a appelés plus tard « vers baïfins » , Chansonnettes en vers mesurés également même si parfois le poète a tenu compte du nombre de syllabes ce qui en fait en quelque sorte des vers blancs, et des traductions qu’on n’a pas retrouvées de la Médée d’Euripide, des Trachiniennes de Sophocle, du Plutus d’Aristophane et de L’Héautontimorumenos (le Bourreau de soi-même) de Térence.
Michel Escatafal
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08.02.2009
Ronsard, l'art savant
Né en 1524 au château de la Poissonnière, près de Vendôme, Pierre de Ronsard est peut-être devenu un de nos plus grands poètes en raison d’une surdité précoce, survenue à l’âge de 18 ans. En tout cas après avoir suivi pendant une courte période une carrière diplomatique, il résolut très tôt de se consacrer aux lettres et à la poésie, peut-être parce que dans ce domaine son handicap ne l’était plus. Ainsi, après avoir suivi les leçons de l’humaniste Daurat, directeur du collège Coqueret, où comme je l’ai dit dans ma précédente note il se retrouva avec Baïf, Rémi Belleau et Joachim du Bellay pour, tous ensemble et également épris d’un amour des œuvres de l’antiquité, tenter de renouveler la poésie française.
Cela étant, par l’étendue et la variété de son œuvre, Ronsard mérite d’être considéré comme le plus grand représentant de cette école. D’ailleurs, après avoir conquis très tôt la notoriété, sa gloire ne fit que croître jusqu’à sa mort en 1585 au point que les reines et roi, Catherine de Médicis, Charles IX, Elisabeth, Marie Stuart, lui donnèrent des marques de leur bienveillance. Cependant, l’art savant de Ronsard ne trouva pas grâce aux yeux de Malherbe, soucieux avant tout de naturel et de simplicité. Cela valut à Ronsard deux siècles d’oubli, avant d’être réhabilité au 19è siècle par l’école romantique.
Depuis la gloire de Ronsard s’est encore accrue, au point de retrouver la plus grande partie de l’engouement qu’avait suscité son œuvre auprès de ses contemporains. Certes ses louanges aux divinités païennes qui remplissent ses odes pindariques laissent facilement indifférents, tout comme les aventures de Francus, fils d’Hector, que le poète se proposait de chanter dans la Franciade…et qu’il arrêta très vite s’apercevant qu’il faisait fausse route, mais cela n’empêcha pas les critiques d’être séduits par la souplesse des rythmes et la riche harmonie des mots et des périodes.
A coté de cela, certaines parties de ses Hymnes et de ses Discours sont d’une abondance épique ou oratoire vraiment entraînante. Mais plus que tout, rien ne saurait surpasser la grâce de quelques odes légères, de quelques élégies, de quelques sonnets, qui sont demeurés ses pièces les plus célèbres. Nul n’a oublié et n’oubliera jamais les odes à Cassandre, comme Cassandre Salviati, dame de Pré, à qui le poète dédia encore un recueil d’Amours, ou les Amours de Marie, comme Marie Dupin, de Bourgueil, jeune fille dont on ne saura jamais si elle était d’humble naissance ou si au contraire elle cachait une personne beaucoup plus haut placée, sans oublier le fameux sonnet à Hélène, du prénom de Madame de Surgères, demoiselle d’honneur de Catherine de Médicis , reine de France grâce à son mariage avec Henri II.
Michel Escatafal
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03.02.2009
du Bellay ou la réforme poétique
Appartenant à une des plus illustres familles du royaume, Joachim du Bellay naquit à Liré dans l’Anjou (aujourd’hui dans le département de Maine-et-Loire) en 1522 et mourut à Paris en 1560, après avoir vécu en Italie (1553-1557) auprès du cardinal Jean du Bellay. Joachim du Bellay est évidemment associé à la Pléiade, nom qui fut donné au 3è siècle avant notre ère à une réunion de sept poètes tragiques d’Alexandrie, par allusion à la constellation ainsi appelée. Parmi eux Lycophron, l’auteur de l’étrange poème d’Alexandra, qui fut repris au 16è siècle en France par la société formée de l’humaniste Daurat (mort en 1588), de ses élèves Ronsard, Baïf, du Bellay, Rémi Belleau, de Jodelle et de Pontus de Thyard (1521-1605), évêque de Chalon-sur-Saône.
Du Bellay et son ami Ronsard entreprirent de concert avec les autres poètes de la Pléiade l’œuvre de la réforme poétique. A ce propos, du Bellay joua le rôle de précurseur puisqu’il publia dès 1549 un premier recueil de poésies, l’Olive, et son très célèbre livre la Défense et Illustration de la langue françoyse, qui fut le manifeste de l’école nouvelle. Dans cet ouvrage dont Ronsard fut certainement le collaborateur, du Bellay cherchait à prouver que l’infériorité de la littérature française par rapport aux littératures antiques, était due uniquement à la faiblesse des écrivains qui s’en étaient servis, et non au défaut de notre langue. Pour enrichir et illustrer notre langue, il suffisait d’emprunter aux anciens leurs mots, leurs tours, leurs idées et leurs genres.
Ce mouvement de retour de l’Antiquité devait être éminemment profitable au développement de notre littérature, en raison de son caractère réglé et modéré. Le séjour de du Bellay à Rome lui inspira ses deux plus beaux recueils de sonnets, les Antiquités de Rome et les Regrets, remplis de force et de mélancolie. Mais il a aussi laissé, outre ses Jeux Rustiques, des pièces diverses, lyriques, élégiaques et satiriques, dont la forme et le sentiment sont souvent intéressants. En outre certaines de ces pièces appartiennent au groupe de ces poésies d’inspiration, à la fois érudite et païenne, qui ne se rapportent en rien aux habitudes et aux sentiments modernes.
Michel Escatafal
22:26 Publié dans histoire de la poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, histoire


