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histoire de la poésie - Page 3

  • Finalement Pompignan était quelque chose !

    littérature, histoireNé à Montauban le 10 août 1709, mort le 1er novembre 1784 à Pompignan (Tarn-et-Garonne), Jean-Jacques Le Franc de Pompignan, honnête homme et chrétien sincère, eut le grand malheur d’avoir Voltaire pour adversaire, et le tort de prêter le flanc à la critique par sa vanité et sa présomption agressive. Cela lui a valu, dans la satire de la Vanité, de voir Voltaire se déchaîner contre lui, avec ces derniers vers assassins : « Malheur à tout mortel, et surtout dans notre âge,/ Qui se fait singulier pour être un personnage »! Puis un peu plus loin : « Combien de rois, grands dieux ! jadis si révérés,/ Dans l’éternel oubli sont en foule enterrés !/ La terre a vu passer leur empire et leur trône./ On ne sait en quel lieu florissait Babylone ;/ Le tombeau d’Alexandre, aujourd’hui renversé,/ Avec sa ville altière a péri dispersé ;/ César n’a pas d’asile où son ombre repose./ Et l’ami Pompignan pense être quelque chose » !

    Il faut dire que Le Franc de Pompignan avait, lors de sa réception à l’Académie française (10 mars 1760), prononcé un discours qui était une véritable déclaration de guerre contre le parti philosophique, espérant par-là, disait-on, se faire choisir par le roi et le dauphin pour diriger l’éducation des enfants de France. Voltaire répondit à cette provocation par une série de petits pamphlets acérés comme des flèches empoisonnées, et par cette mordante satire, dont le dernier vers fut populaire du jour au lendemain, et ruina d’un coup les ambitions du présomptueux Marquis de Pompignan.

    Néanmoins Le Franc de Pompignan n’en a pas moins été un poète de talent estimable. S’il n’a pas l’élégance et l’harmonie soutenue de Jean-Baptiste Rousseau, quelques unes de ses Poésies sacrées (1751) sont vraiment chaleureuses et dénotent un vif sentiment des beautés originales de la poésie biblique. Le Franc de Pompignan a encore donné, avec succès, entre autres ouvrages, une tragédie de Didon, représentée pour la première fois sur le théâtre de la Comédie française, le 21 juin 1734, qui connut un vrai succès.

    Parmi les Poésies sacrées, il faut retenir plus particulièrement les Prophéties, notamment cette traduction d’Ezéchiel sur la résurrection des morts, qui a fait dire à Eugène Manuel (1823-1901), poète et homme politique, que « si Le Franc avait été souvent inspiré comme il l’est dans les deux strophes de cette fantastique évocation, on pourrait peut-être le placer au-dessus de Jean-Baptiste Rousseau. Ces strophes, pour le mouvement et le pittoresque, sont supérieures à presque toute la poésie lyrique du dix-huitième siècle ». Et nous pourrions ajouter que l’on peut apprécier encore mieux cette belle traduction d’Ezéchiel en la comparant à celle que Lamartine a donnée du même passage dans ses Premières Méditations (la Poésie sacrée). Les vers de Lamartine sont évidemment élégants et harmonieux, mais ils sont loin d’avoir autant de vigueur et de couleur que ceux du Marquis de Pompignan.

    Il convient de citer encore de ce poète une strophe, qui fut longtemps célèbre, de son Ode Sur la mort de J-.B. Rousseau (Odes), remarquable d’harmonie, au point qu’elle fit l’admiration de Voltaire. C’est dire ! « Le Nil a vu sur ses rivages/ De noirs habitants des déserts/ Insulter par leurs cris sauvages/ L’astre éclatant de l’univers./ Cris impuissants ! fureurs bizarres !/ Tandis que ces monstres barbares/ Poussaient d’insolentes clameurs,/ Le dieu, poursuivant sa carrière,/ Versait des torrents de lumière/ Sur ses obscurs blasphémateurs ».

    Michel Escatafal

     

  • Voltaire, le poète

    Après avoir étudié Voltaire sur un plan général, nous allons parler de Voltaire poète à travers quelques œuvres marquantes, à commencer par les Epîtres. Parmi celles-ci, il y a celle relative au souvenir d’un ami très cher, Lefèvre de La Faluère, conseiller au Parlement, qui se faisait appeler du nom de sa mère, Génonville.  Ce jeune homme, l’un des plus brillants et des plus chers compagnons de jeunesse de Voltaire, mort à l’âge de vingt-six ans, en 1723, victime d’une maladie très courante à l’époque, la petite vérole, a inspiré à Voltaire ces vers remarquables : « Loin de nous à jamais ces mortels endurcis,/ Indignes du beau nom, du nom sacré d’amis,/ Ou toujours remplis d’eux, ou toujours hors d’eux-mêmes,/ Au monde, à l’inconstance ardents à se livrer,/  Malheureux, dont le cœur ne sait pas comme on aime,/ Et qui n’ont point connu la douceur de pleurer ! »

    Dans une autre pièce des Epîtres, intitulée L’auteur arrivant dans sa terre près du lac de Genève, composée au mois de mars 1755, il y a un passage plus que surprenant de Voltaire où il évoque Virgile et Auguste, en des termes plutôt injurieux, Virgile étant traité de « chantre flatteur du tyran des Romains », même si au vers suivant il est jugé comme « l’auteur harmonieux des douces Georgiques ». En fait pour Voltaire,  Auguste est surtout un despote qui a imposé sa dictature tout autour de la Méditerranée, ce que Voltaire n’accepte pas au nom de la liberté des peuples. D’ailleurs, un peu plus loin, il vante la défense de l’indépendance des Suisses contre Charles le Téméraire (1476-1477), après avoir brisé au siècle précédent le joug de la domination autrichienne.

    Dans une autre épître composée en 1736, et adressée à la marquise du Châtelet (1706-1749), qui avait entre autres travaux scientifiques publié une traduction du principal ouvrage de Newton 1642-1727), Principes mathématiques de la philosophie naturelle, Voltaire aborde ce que l’on pourrait appeler la « philosophie de Newton ».  Il fait allusion à la théorie de la gravitation universelle, mais aussi à la gravitation qu’il appelle « l’âme de la nature », et, en parlant de « la robe étincelante », de la découverte de la décomposition de la lumière du soleil en sept couleurs simples. Peu après il reprendra  l’explication donnée par Newton sur le phénomène des marées, notamment le flux qui est causé par l’attraction de la lune et du soleil sur les eaux de la mer, avec l’eau qui cesse de monter  lorsque l’attraction de la lune et du soleil est égale au poids de cette eau, c’est-à-dire à l’attraction de la terre, ce que Voltaire traduit ainsi : « La mer entend sa voix. Je vois l’humide empire/ S’élever, s’avancer vers le ciel qui l’attire;/  Mais un pouvoir central arrête ses efforts:/ La mer tombe, s’affaisse et roule vers ses bords ». Bref, en lisant cette épître on apprend beaucoup de choses, certes bien connues des scientifiques, mais tellement éloignées des préoccupations du citoyen ordinaire. Cela est valable aussi pour  le phénomène des comètes, mais aussi pour les lois du mouvement de la lune ou la précession des équinoxes, ce que Voltaire traduit à sa façon…en nous obligeant à étudier de plus près tous ces phénomènes.

    Examinons à présent le passage de l’Henriade sur l’Angleterre, un pays que Voltaire (comme Montesquieu) a beaucoup admiré pour ses mœurs libérales, au vrai sens du terme, et son gouvernement constitutionnel. Rappelons que Voltaire, exilé dans ce royaume quand il publia sa Henriade (1728), traduit les éloges qu’il lui décerne, comme dans nombre de ses ouvrages de la même période (1728-1734), en critiques du gouvernement, des mœurs et des préjugés français. A propos de Français, Voltaire évoque Henri IV, le héros du poème, qui est allé demander du secours à la reine d’Angleterre, Elisabeth, secours que d’ailleurs il n’obtint pas réellement  dans les négociations sur la paix de Vervins entre la France et l’Espagne (1598). Fermons la parenthèse, pour noter que Voltaire était aussi très réaliste sur la société anglaise, faisant le constat que « l’éternel abus de tant de sages lois fit longtemps le malheur des peuples et des rois ». Pour mémoire il faut rappeler que la grande charte, fondement des libertés anglaises depuis 1215, n’empêcha pas la guerre civile d’éclater à plusieurs reprises en Angleterre. La guerre des Deux-Roses notamment, qui opposa de 1450 à 1485 deux branches des Plantagenêts, remplit une grande partie de la seconde moitié du quinzième siècle.

    Toujours dans La Henriade, on découvre une autre face de l’admiration de Voltaire pour l’Angleterre, à savoir son activité commerciale, et l’estime dans laquelle on y tenait les commerçants. A noter que Voltaire a consacré au commerce anglais la dixième de ses Lettres philosophiques (publiées en 1734), et qu’il dédia sa Zaïre (1732) à M. Falkener, « marchand anglais ». A ce propos dans la pensée de Voltaire, cette activité commerciale n’empêche pas l’Angleterre d’être en même temps la nation où les arts sont les plus honorés, et la première aussi par les succès guerriers. On comprend également qu’en feignant de peindre ce pays au temps d’Elisabeth, c’est surtout à l’Angleterre de son époque qu’il pense et qu’il veut rendre hommage, comme en témoignent ces vers : « Aux murs de Westminster, on voit paraître ensemble/Trois pouvoirs étonnés du nœud qui les rassemble,/Les députés du peuple, et les grands, et le roi,/ Divisés d’intérêts, réunis par la loi ;/ Tous trois membres sacrés de ce corps invincible,/ Dangereux à lui-même, à ses voisins terribles ». Quelques vers plus loin, quelque peu obséquieux, il en profite pour faire un éloge délicat du roi régnant à cette époque, Georges II, célèbre pour les conflits qui l’opposèrent à son père, Georges 1er.

    Enfin, toujours dans ce registre, on peut citer dans les Poésies mêlées, des vers adressés (en 1743) à la Princesse Ulrique de Prusse, sœur de Frédéric II, mariée en 1744 à Adolphe-Frédéric qui devint roi de Suède en 1751, qui peuvent passer pour le modèle du madrigal : « Souvent un peu de vérité/ Se mêle au plus grossier mensonge :/ Cette nuit, dans l’erreur d’un songe,/ Au rang des rois j’étais monté ;/ Je vous aimais, princesse, et j’osais vous le dire !/ Les dieux, à mon réveil, ne m’ont pas tout ôté:/ Je n’ai perdu que mon empire ».  A noter que Frédéric II, lui-même écrivain, (Anti-Machiavel très prisé de Voltaire), poète et musicien,  fit une réponse impolie  à ce madrigal, symbole d’une certaine manière des relations compliquées entre les deux hommes, au point que Voltaire fut emprisonné quelque temps à Francfort (1753), sans pour autant que la rupture soit consommée entre le monarque et le philosophe, puisqu’après s’être installé en Suisse, Voltaire reprendra sa correspondance avec le roi de Prusse.

    Michel Escatafal

     

  • Le talent d’Ovide et son style

    I) Le talent

    Les premières élégies

    Quand Ovide choisit le genre élégiaque, il lui parut sans doute que les émotions qu’il pouvait donner avaient été comme épuisées par ses prédécesseurs Tibulle et Properce. Du coup il les remplaça par l’esprit. Dans ses poésies érotiques il y en a beaucoup, certains disent même trop, mais pas assez pour préserver le lecteur de l’ennui qui naît de la monotonie du sujet, ou pour défendre le poète contre l’irritation que cause sa froide immoralité. Cependant ses œuvres ont un grand intérêt dans la mesure où elles sont un miroir exact de la société élégante à Rome pendant la seconde partie du principat d’Auguste, ce qui en fait leur curiosité.

    Aussi frivoles que soient les peintures d’Ovide, il faut en effet reconnaître qu’elles  marquent une date dans l’histoire morale de Rome. En effet, à jouir de la prospérité et de la sécurité matérielles, on avait cessé de se souvenir à quel prix on les avait achetées. On perdait aussi la mémoire du passé tragique, et on se laissait aller à la commodité de l’heure présente. Si l’on ajoute à cela la disparition de toute  vie politique, on se retrouvait à l’époque du début de l’empire avec une société désoeuvrée, qui amena à Rome la formation de toute une classe d’hommes qui n’eurent plus d’autre affaire que de s’amuser. Pire même, après avoir connu le goût du plaisir, c’en était devenu le but de la vie. Et c’est cette nouveauté qu’exprime l’œuvre d’Ovide.

    En réalité Ovide ne fut moraliste  qu’à son corps défendant : observateur amusant et amusé, il dit bien ce qu’il voit parce qu’il s’y plaît. Par lui nous connaissons ce monde qui a perdu toute croyance, et n’en n’éprouve nul regret, parce que les dieux de l’ancienne foi sont de plus en plus risibles. Les arts et la poésie n’ont à ce moment d’autre objet qu'abréger les heures trop longues. Ce sont de purs jeux d’esprit : « Les vers sont utiles ? J’en doute » répond Ovide. Les affaires absorbent trop de temps; les passions ébranlent, ce qui explique qu’on leur préfère la galanterie, laquelle distrait suffisamment pour qu’on n’entende pas la voix de la conscience. Bref, tous ces oisifs s’agitent beaucoup plus qu’ils ne s’amusent.

    Par exemple le galant homme qui veut faire agréer ses services par une belle dame s’obligera à mille choses, toutes destinées à simplifier et faire aimer la vie à la dame, au point que cela lui prendra toute la journée, une journée forcément harassante. Ensuite il demandera du papier et un roseau, et de gré ou de force, il écrira des verts galants. C’était à cela que servait l’éducation littéraire : « Jeune Romain -c’est un avis que je vous donne-, cultivez les belles lettres…la beauté se laisse séduire par une voix éloquente ». Les premières poésies d’Ovide sont pleines de ces petits tableaux où revit ce monde brillant, superficiel et vide, avec des gens pas nécessairement méchants, mais qui préparent les générations qui auront le goût de la servitude et de toutes les dépravations qu’elle fait naître.

    Les Métamorphoses, les Fastes

    Avec la maturité, Ovide se découvrit de nouvelles ambition, d’autant qu’il comprit que le lecteur n’allait pas infiniment se contenter de ces peintures légères. Cependant il ne pouvait pas rompre d’un coup avec ses habitudes d’esprit, et il ne fallait pas demander de philosophie à Ovide. En outre, même s’il était possible de vivifier ses récits par une pensée morale, il ne le fit pas par indifférence. Les Métamorphoses sont tour à tour châtiment du crime, comme pour Lycaon, ou récompense de la vertu comme pour Philémon et Baucis. Peu lui importe. Point de patriotisme non plus, l’apothéose de Romulus et d’Hersilie ne donnant pas davantage d’émotion que la transformation des pâtres Lyciens en grenouilles. A cela il faut ajouter d’étranges puérilités dans les détails, mais tout cela n’enlève rien au talent d’Ovide, capable de séduire n’importe quel lecteur lettré. Nul plus que lui ne sait conter avec adresse, en rappelant qu’il a pu mettre à la file, quinze livres durant, tant d’histoires qui toutes se terminent de la même manière, et échapper à la monotonie et plus encore à l’ennui, tellement son style a d’abondance et son vers de fluidité.

    Certaines de ses peintures sont d’un relief qui n’a rien à envier aux arts plastiques, au point qu’on imagine qu’Ovide dut être un grand amateur des sculpteurs anciens, En revanche parfois il lui arrive d’oublier d’être spirituel, mais atteint par moment à l’émotion poignante, en traduisant des sentiments honnêtes, comme dans l’histoire de Ceyx et d’Alcyone. A ce propos, la dite histoire est sans doute une de celles où Ovide exprime le mieux son immense talent, notamment quand il nous montre les deux époux métamorphosés en alcyons. Nul trait déplacé, rien que du cœur. Avec pareil talent, la poésie est bien autre chose qu’un divertissement de bel air et un jeu d’esprit.

    Ce changement se marque plus encore dans les Fastes, œuvre qui est une véritable mine d’or pour les historiens et les archéologues qui y trouvent de précieux renseignements sur la religion romaine et ses cérémonies. Mais les Fastes nous montrent un Ovide mûri, capable de comprendre la beauté d’un passé religieux et grave. En outre ce chantre de la vie mondaine est aussi capable d’être ému par la forte rusticité de la Rome primitive, et de retrouver, au milieu des vieilles légendes de son pays, la simplicité de l’expression. Il est simplement dommage pour la postérité et l’histoire que l’exil soit survenu trop tôt, ce qui a privé Rome et l’humanité de quelques chefs d’œuvre supplémentaires, car les œuvres d’exil ne furent que des élégies plaintives, ce qu’il appelait « l’élégie…en longs habits de deuil ».

    Les œuvres d’exil

     A partir du jour où la disgrâce l’eut frappé, Ovide n’eut d’autre pensée que son malheur, ne sachant plus que gémir, avec pour corolaire une absence totale d’ambition littéraire. En fait le plus émouvant dans ces élégies, c’est la compassion que suscite l’exilé. Par exemple il y a de vraies larmes dans les vers où il nous raconte la dernière nuit qu’il passa à Rome avant son départ,  son accablement qui l’a empêché de faire ses préparatifs, sa stupeur au milieu de l’abandon où le laissent les amis infidèles, les gémissements de ses serviteurs et le désespoir de sa femme. Il a su aussi nous restituer les dangers qu’il courut pendant sa traversée : « Ces vers, je ne les compose pas dans mes jardins, mollement étendu sur mon lit de repos comme c’était mon habitude ; j’écris au milieu des tempêtes, à la lumière d’un ciel orageux, et les flots de la mer irritée viennent battre mes tablettes ».

    Après les cinq livres des Tristes, qui doivent leur nom à la dépression d’Ovide, il donna encore les quatre livres des Pontiques (en lien avec le Pont-Euxin), mais cette plainte continuelle n’attendrit plus personne, certains diront même qu’elle fatigue. Et ce ne sont pas les plates adulations (inutiles) adressées à Auguste et Tibère, afin d’obtenir son rappel à Rome qui vont rehausser le tableau qui est fait de cette période noire de sa vie, où il ne trouvait quasiment personne pour parler latin avec lui. D’ailleurs les lettres qu’il lira en public sont traduites en gète et en sarmate, langues qu’il aura eu tout le temps d’apprendre pendant les neuf ans que dura son exil, en fait jusqu’à sa mort.

    II) Le Style

    Ovide, dit-on, en général fait pressentir ce que l’on appelle la littérature de la décadence. Il est certain que par le choix de ses sujets, par la manière de les traiter, par son style surtout il s’éloigne du goût des grands poètes classiques, Horace et Virgile. Les critiques anciens s’en aperçurent très vite : Sénèque le Rhéteur, qui n’est pourtant pas bien sévère, signale déjà ses écarts d’imagination, sa complaisance pour tout ce qu’il écrivait, sa tendance à se faire un mérite de ses négligences, puisqu’il disait « qu’un beau visage a plus de charme lorsqu’on y voit quelques tâches ». Ovide lui-même a fait des confidences qui sont autant d’aveux : Tout ce que je voulais dire se présentait à moi sous forme de vers ». « Mes vers sont enfants du plaisir…Le loisir, voilà ce que j’ai toujours chéri ». Il nous dit bien qu’il a brûlé quelques-uns de ses ouvrages : « J’ai beaucoup écrit, mais tout ce qui m’a semblé mauvais, j’ai confié aux flammes le soin de le corriger ».

    Peut-être a-t-il en effet supprimé quelques uns de ses vers, mais il n’en a point modifié. Il n’a pas eu ce soin de la perfection qui est le tourment et l’honneur des maîtres. Il abuse de son extrême facilité, et pour relever ce qu’elle pourrait avoir d’un peu commun, il ne s’interdit guère les tours d’adresse dans la versification ou dans le style. C’est par là surtout qu’on peut le rapprocher de cette école que vit la génération suivante préoccupée avant tout de la dextérité, du savoir-faire, de l’ingéniosité des procédés, et qui produisit tant d’habiles artisans de vers, si peu de poètes. Pourtant dans ses parties saines, le langage d’Ovide a une grâce souple et fluide, un éclat doux et poli qui défendent de voir seulement en lui un virtuose, et où l’on retrouve les heureux dons d’un artiste rare, sinon supérieur.

    Michel Escatafal

  • Properce : sa vie, son œuvre, son talent

    Plus jeune que Tibulle, plus âgé qu’Ovide, Properce qui, comme eux, écrivit des élégies, était d’origine ombrienne. On ne connaît pas la date exacte de sa naissance (vers 47-48 av. J.C.), mais il en décrit lui-même le lieu précis : « Ma patrie est dans un vallon que la brumeuse Mévanie humecte de ses rosées, sur lequel durant l’été le lac Omber épand ses tièdes ondes, et où l’on voit un mur surgir au sommet d’une colline escarpée ».Il perdit son père de bonne heure, pendant les guerres civiles, dit-on. « J’ai recueilli les os d’un père avant l’heure où j’eusse dû les recueillir ». En même temps il fut ruiné : « Mon héritage fut restreint à bien peu de choses ». Un vétéran s’en était emparé : « Pendant que de nombreux taureaux retournaient la glèbe de mes champs si bien cultivés, la perche d’un barbare les mesurait et me les enleva ».

    Venu à Rome, ses débuts poétiques furent précoces : « Bientôt lorsque ma mère détachant de mon cou la bulle d’or m’eut revêtu devant les dieux de la toge qui donne la liberté, Apollon me dicta ses premières leçons ». La réputation ne se fit pas attendre, son recueil intitulé Cynthie ayant un grand succès. Désigné à l’attention de Mécène, Properce se vit bientôt admis dans sa maison des Esquilies et prit place dans le groupe de poètes dont s’entourait le favori d’Auguste, Horace, Virgile, Tibulle, Ovide. A noter qu’Horace, si lié avec Tibulle, ne paraît pas l’avoir goûté, au contraire de Virgile, car Properce annonçait magnifiquement l’Enéide , et dans une de ses élégies louait avec enthousiasme le poète des Eglogues et des Géorgiques. Pour Ovide surtout il semble avoir ressenti une vive amitié et faisait de lui son confident.

    On ne connaît nul évènement particulier dans la vie de Properce, qui se passa sans doute toute entière à Rome, sauf quelques voyages dans son pays natal. Un instant il projeta de partir pour Athènes : « Adieu, terre du Latium, adieu, mes amis…Je monterai le chemin de Thésée, entre ces deux murailles qui s’étendent comme de longs bras ». Mais rien ne montre qu’il ait exécuté ce projet. Sa santé d’ailleurs était délicate et la mort vint vite le prendre. Quand il mourut (vers 16 av. J.C.) il n’avait pas de beaucoup dépassé la trentième année.

    Son recueil, plus volumineux que celui de son prédécesseur, est aussi plus varié. Divisé en quatre livres, il contient un grand nombre d’élégies qui retracent l’éternel roman, les brouilles, les réconciliations et les infidélités suivies de pardon. Mais on y trouve aussi des pièces de ton et d’inspiration très différents. Quelques-unes sont de véritables satires morales où il condamne la corruption des mœurs de son temps, l’amour des richesses et du luxe. D’autres prennent pour sujets des évènements contemporains, la mort très jeune de Marcellus (en 23 av. J.C. à l’âge de dix-neuf ans), qui était le fils aîné d’Octavie, la soeur d’Auguste, mais aussi les préparatifs d’une expédition de l’empereur dans l’Inde. D’autres enfin, surtout les dernières, célèbrent des légendes religieuses et nationales, le dieu Vertumne, Hercule Sancus, Jupiter Férétrien, l’aventure de Tarpéia.

    Si l’on examine à présent le talent de Properce, il s’en faut de beaucoup que son goût soit aussi simple et aussi juste que celui de Tibulle. Disciple des alexandrins, il leur fait ses dévotions. « Mânes de Callimaque, ombre de Philétas, s’écrie-t-il, permettez, je vous en conjure, que j’entre dans vos bocages » ! Et, trop pieusement, il suit leurs traces en multipliant les comparaisons et les épisodes mythologiques. Ce procédé pédant fatigue le lecteur.

    Mais si l’on ne se laisse pas rebuter, on s’aperçoit qu’il y a dans Properce une poésie d’un accent bien personnel. L’histoire de sa passion pour Cynthie est banale. Ce qui ne l’est point, c’est cette passion même. Il aime dans cette femme non seulement sa beauté, mais surtout son esprit. « Ce n’est point son front, tout pur qu’il est, qui m’a séduit…ce ne sont pas non plus ses cheveux qui ondoient…ce qui me ravit, c’est comme elle chante, lorsque saisissant l’archet d’Eolie, elle essaie de doctes airs sur sa lyre rivale de celle des Muses. Ses vers alors l’emportent sur ceux de l’antique Corinne, et Erinna ne prétendrait pas que les siens pussent leur être comparés ».

    Voilà un sentiment de qualité rare chez les anciens. Plus rare encore le besoin d’aimer d’un amour éternel, de ne connaître qu’une affection unique. Il n’a jamais chanté que Cynthie : « Elle fut aimée la première, elle sera la dernière aimée ». Et souvent reviennent, dans ses vers, des traits qui montrent qu’il ne comprend pas qu’on puisse cesser d’aimer ce qu’on a aimé une fois : « Celui seul sera heureux qui, esclave à jamais de son amante, n’aura jamais son cœur vide de son image ». Sentir ainsi, au milieu de cette société légère et galante où vécut Properce, n’était point d’une âme commune.

    Cette passion forte et sérieuse dut surprendre ses contemporains. Elle nous intéresse et nous touche plus encore, et sauve ces vers de l’ennui qui trop souvent naît d’un genre dont on a dit : « La poésie érotique n’est pas l’enfance, mais l’enfantillage de la poésie ». Quelquefois aussi, au milieu de ses protestations de tendresse, passe la pensée de la mort, mais il ne songe pas comme les épicuriens à mieux jouir des heures brèves qu’elle nous laisse. Il n’éprouve pas comme Tibulle une douce mélancolie, mais il ressent une âpre satisfaction à penser que, dans la mort du moins, l’amour ne connaît ni partage, ni terme. Dans une de ses élégies il feint que l’ombre de Cynthie lui apparaît en songe, et voici les dernières paroles qu’elle lui adresse : « Bientôt tu seras à moi seule, tu seras à moi pour toujours, et nos os confondus reposeront dans la même tombe ».

    Dans un genre frivole Properce mettait ainsi de la gravité et de la force. On a dès lors moins lieu de s’étonner qu’il ait songé à traiter des sujets d’allure épique. Déjà dans le livre deux, tout plein encore d’élégies amoureuses, on voit poindre cette ambition : «  Au printemps de la vie on chante les amours ; dans l’âge mûr, le tumulte des camps. Ainsi donc, après Cynthie, la guerre sera le sujet de mes vers ». L’âge mûr n’était pas encore venu, qu’il avait commencé à exécuter son dessein. Il racontait la trahison de Tarpéia avec une simplicité vigoureuse ; son récit de la lutte d’Hercule et de Cacus ne fait pas trop mauvaise figure à côté des beaux vers de Virgile sur le même sujet ; avec une couleur robuste et franche, il peignait la Rome primitive, au temps « où une trompe de bouvier convoquait les premiers citoyens à l’assemblée », et où le Sénat « composé d’une centaine de pâtres s’assemblait dans une prairie ». Et, dans un bel élan de patriotisme sincère, il s’écriait : « Oh, la meilleure des nourrices, louve de Mars, comme ils ont grandi ces remparts, nés des gouttes de ton lait » !

    En résumé dans l’œuvre incomplète et inégale de Properce, il y a donc de hautes et nobles qualités, et lorsqu’on songe qu’il mourut peu après sa trentième année, on se dit qu’il n’a pas rempli son mérite. Si la vie lui avait donné davantage de temps, sans doute s’inscrirait-il plus haut dans la postérité des grands poètes romains.

    Michel Escatafal

  • La vie de Virgile

    littérature romaine,poésieVirgile fut-il le fils d’un artisan ou d’un laboureur ? Personne ne le sait. En revanche on est certain qu’il naquit dans un village, à Andes (aujourd'hui Pietole) près de Mantoue, en 70 avant notre ère, et qu’il passa sa première enfance aux champs. Dans le tableau qu’il trace lui-même du petit domaine paternel, « cet humble coin, entouré d’un côté par des roches mises à nu par les pluies, de l’autre par un marécage où poussent les joncs, la haie en fleurs, le Mincio aux détours sinueux, les abeilles qui bourdonnent dans la ruche et les tourterelles qui roucoulent au colombier », dans tout cela, on retrouve l’empreinte de ces souvenirs d’enfance, toujours si frais et si présents aux âmes poétiques. La famille de Virgile avait sûrement quelque aisance, et l’enfant dut beaucoup promettre, car on lui fit faire des études très complètes. Vers sa septième année il vint à Crémone, puis il se rendit à Naples, Milan et enfin Rome.

    Depuis les bancs de l’école il garda au cœur l’amour de la terre, mais le futur poète s’éprit de goût pour les sciences naturelles, la médecine et la physique. En fait, à sa façon, il préparait déjà les matériaux pour ses Géorgiques. Il eut alors des maîtres qu’il aima et qui l’aimèrent, l’épicurien Siron, le grammairien-poète Parthénius. La grande poésie de Lucrèce, plus sans doute que les enseignements de Siron, semble un moment l’avoir attiré vers l’épicurisme. Toutefois  Virgile ne s’est en réalité attaché à aucun système philosophique et, assez tôt désabusé des orgueilleuses spéculations, il en vint, sinon à croire aux anciennes divinités, du moins à respecter leur culte.

    De retour à Mantoue dans ce milieu qui lui était cher, tout plein de la lecture des poètes favoris, il composa vers sa vingt-cinquième année des vers qui se répandirent dans la province, et attirèrent sur lui l’attention du gouverneur, Assinius Pollion (76 av. J.C.-4 de notre ère). La grande affaire pour les poètes latins avait toujours été d’introduire dans leur patrie un genre nouveau de poésie grecque : nul n’avait touché jusque-là à cette poésie pastorale, dont Théocrite avait révélé la surprenante fraîcheur aux Alexandrins raffinés. Pollion aurait indiqué cette source à Virgile, il faut parler au conditionnel, mais ce qui est certain, c’est que le poète avait écrit trois églogues et que sa réputation était allée jusqu’à Rome, lorsqu’après la bataille de Philippes (42 av. J.C.) les triumvirs distribuèrent des terres aux vétérans vainqueurs des meurtriers de César (Brutus et Cassius).

    Crémone avait été du parti de Brutus : les habitants de son territoire durent quitter leurs biens, mais les soldats, mécontents de leurs lots, envahirent les terres des Mantouans, et Virgile et son père furent chassés de leur domaine par un centurion. A peine la protection de Pollion avait-elle fait obtenir au poète la restitution de son patrimoine, que la guerre de Pérouse éclata (41 à 40 av. J.C.). Pollion compromis dans le parti d’Antoine, devint impuissant à défendre son protégé, et encore une fois Virgile fut obligé de s’enfuir de sa maison, allant chercher asile chez Siron, son ancien maître.

    Cela dit, une fois refermée l’ère des guerres civiles par Octave, la renommée de Virgile n’en finissait plus de grandir. Il s’était lié avec Alfénus Varus, qui l’avait fait admettre dans l’intimité de Mécène. Ses Bucoliques achevées, il quitta donc son pays que lui avaient gâté tant de scènes de violence, et vint à Rome où l’attiraient des amis, des patrons puissants, et plus que tout son goût pour l’étude, laquelle lui prenait une grande partie de son temps. Malgré ce savoir nouveau et de plus en plus complet, il allait avoir quelque mal à s’imposer, lui le rustique mal habillé et à la conversation plutôt embarrassée comme le dépeint Horace,  dans les sociétés raffinées et délicates de la grande ville. Cela ne l’empêcha point d’écrire les Georgiques sur une suggestion de Mécène, une grande œuvre sur laquelle il travailla sept années, et qui allait le mettre en possession de la gloire.

    Ce fut sans doute le motif pour lequel Auguste, averti par l’admiration populaire qui entourait Virgile, ému aussi sans doute par l’inspiration profondément religieuse et patriotique des Georgiques, lui demanda d’écrire une épopée qui glorifierait les destinées du peuple romain et de la famille des Julia. Cette œuvre allait s’appeler l’Enéide, et il lui donna dix ans de sa vie, y travaillant dans sa maison du Pausilippe (près de Naples), où il pouvait échapper beaucoup plus facilement qu’à Rome à l’enthousiasme de la foule, une foule qui attendait avec une grande impatience chaque nouveau passage de l’épopée. L’empereur lui-même n’était pas le moins attentif au suivi de l’oeuvre, voulant toujours être le premier à en voir les parties achevées. Octavie elle-même (sœur d’Octave Auguste) s’était évanouie quand Virgile avait lu devant elle les vers si pathétiques sur la mort de son fils Marcellus (Enéide chantVI).

    Virgile cependant, totalement épris de son œuvre, lui sacrifia tout y compris son repos et in fine sa santé. Il voulut aller voir « les lieux où fut Troie » et partit pour l’Orient, après avoir été salué par le poétique adieu de son ami Horace (Odes). A Athènes il trouva Auguste, qui insista pour le ramener en Italie. Hélas, en visitant Mégare, Virgile fut pris de fièvre et le voyage en mer ne fit qu’augmenter sa fatigue, et à peine arrivé à Brindes, il y mourut (19 av. J.C.). Son Enéide, pour laquelle il mit tant de soins, restait inachevée. Son dernier vœu fut qu’on brulât cette œuvre qu’il jugeait imparfaite. Heureusement, sur le désir exprimé par Auguste, les exécuteurs testamentaires, Varius et Tucca, violèrent pieusement ce vœu d’un mourant, et le poème parut, après la mort de Virgile, et avec seulement quelques très légers remaniements. Ouf, rien que pour cela Octave méritait bien de s’appeler  Auguste !

    Michel Escatafal