26.12.2009
La Rochefoucauld, un moraliste aigri...
Né le 15 décembre 1613, mort à Paris le 17 mars 1680 après avoir reçu l’extrême-onction de Bossuet, le duc François de la Rochefoucauld, prince de Marcillac, est surtout connu pour le petit livre intitulé Réflexions ou Sentences et maximes morales (1665), qui repose tout entier sur une doctrine cruelle autant que paradoxale : suivant ce moraliste, toutes nos actions et tous nos sentiments, même ceux qui semblent les plus louables et les plus désintéressés, procèderaient uniquement de l’égoïsme et d’une pensée d’intérêt personnel.
Mais si l’on peut combattre un système qui a dû être inspiré à La Rochefoucauld par une expérience amère de la vie, et probablement confirmé dans son esprit par les théories de ses amis jansénistes sur la condition de l’homme en dehors de l’état de grâce, il faut en revanche admirer comme un modèle de précision et de propriété, un style exempt de tout procédé et de tout artifice, patiemment perfectionné au long du temps.
Si je dis cela c’est parce que quatre éditions des Maximes ont encore été publiées, après la première, du vivant de la Rochefoucauld, et chacune d’elle diffère de la précédente par quelques corrections, additions ou suppressions. La Rochefoucauld, qui avait été mêlé aux évènements de la Fronde, sans retirer de tant d’agitations et d’intrigues autre chose qu’un grand sentiment d’aigreur et de misanthropie, a encore laissé des Mémoires qui ne sont pas tous de lui mais qui sont un bon témoignage de son temps, même s’ils pâlissent à côté de ceux du Cardinal de Retz…qu’il tenta de faire assassiner en 1651, ce qui lui valut de devoir quitter Paris avec Condé.
Cet épisode peu glorieux n’est en réalité qu’une des multiples intrigues qu’il nourrit tout au long de sa vie, ce qui lui valut de nombreuses inimitiés bien qu’il passât pour quelques uns de ses contemporains pour un homme aimable et plutôt sensible. C’est sans doute cet aspect de sa personnalité qui plut à des femmes de la haute société de l’époque, par exemple Madame de Sablé, Madame de Sévigné et surtout Madame de Lafayette qui fut une amie intime jusqu’à la fin de sa vie.
Parmi ses maximes les plus célèbres je citerais : « La petitesse de l’esprit fait l’opiniâtreté, et nous ne croyons pas aisément ce qui est au-delà de ce que nous voyons ». A noter que sur le même thème Madame de Sablé disait : « Le esprits médiocres, mal faits, surtout les demi-savants, sont les plus sujets à l’opiniâtreté ». Quant à Montaigne, il affirmait : « L’obstination et ardeur d’opinion est la plus sûre preuve de bestise ».
Il y en a une autre, sur l’amitié, qui m’a beaucoup étonné quand on connaît l’esprit misanthropique de La Rochefoucauld : « Quand nos amis nous ont trompés, on ne doit que de l’indifférence aux marques de leur amitié, mais on doit toujours de la sensibilité à leurs malheurs ». Si cette sentence l’honore, on ne peut qu’être surpris quand nous savons qu’il a écrit un peu plus tard : « Nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés », ou encore : « Ce que les hommes ont nommé amitié n’est qu’une société, qu’un ménagement réciproque d’intérêts et qu’un échange de bons offices ; ce n’est enfin qu’un commerce ou l’amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner ». On retrouve là l’esprit amer du moraliste chagrin.
Michel Escatafal
08:20 Publié dans histoire de la littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, histoire
05.12.2009
Saint-Evremond, gentilhomme d'un brillant et libre esprit
Charles de Marguetel de Saint-Denis de Saint-Evremond, né en 1613 ou 1614 à Saint-Denis le–le-Gast (Manche), est mort à Londres (1703) où il s’était réfugié à partir de 1663, après avoir été compromis dans le procès de Fouquet (1661-1664), mais aussi par crainte d’être inquiété pour un écrit satirique (découvert en 1661) sur la paix des Pyrénées (1659) dans lequel il critiquait la politique de Mazarin. Moraliste et critique français, issu d’une vieille famille de la noblesse française, Saint-Evremond était un gentilhomme d’un brillant et libre esprit qui lui permit de mener une vie d’épicurien, y compris en Angleterre où il fréquenta l’élite de l’aristocratie et des gens de lettres.
N’écrivant qu’à ses heures, peu préoccupé de la publication de ses œuvres, il est resté comme un modèle du critique « honnête homme », et ses jugements faisaient autorité tant en France qu’en Angleterre. Sa réflexion était riche et extrêmement variée abordant tous les sujets, la littérature, l’histoire, la religion et même la musique. En littérature il fut de ceux qui défendirent avec le plus de conviction le théâtre de Corneille qu’il a toujours préféré à celui de Racine. Il le fit plus particulièrement à travers des lettres, dont certains disent que c’est là qu’il livra le meilleur de sa pensée. Ainsi il écrivit une Dissertation sur la tragédie de Racine intitulée Alexandre le Grand, écrite en 1666 et retouchée en 1668.
Dans ce morceau, Saint-Evremond, après avoir déclaré que la vieillesse de Corneille lui donnait moins d’alarmes depuis qu’il avait lu l’Alexandre de Racine, n’en blâme pas moins ce dernier d’avoir travesti en héros de roman les grands personnages qu’il met en scène. A ce propos il loue expressément Corneille d’avoir toujours conservé le bon goût de l’antiquité, d’avoir su se garder de tout ramener à nos mœurs et à nos habitudes françaises, faisant même allusion d’une manière précise à la tragédie de Sophonisbe (1663). Saint-Evremond affirmait que, si cette pièce de Corneille avait eu le malheur de ne pas plaire aux spectateurs, c’était justement parce que le poète était trop bien entré dans le génie des Romains et des Carthaginois, et qu’il avait voulu laisser à la fille d’Asdrubal son véritable caractère.
Pour donner une illustration du talent épistolaire de Saint-Evremond, je vais citer quelques extraits de la réponse que ce dernier fit à Corneille, après que celui-ci lui eut adressé une lettre (Lettre à Saint-Evremond) pour le remercier de ce qu’il avait écrit dans la Dissertation. Cette réponse a eu pour principal mérite de flatter singulièrement l’orgueil du vieux poète, à une période où les critiques étaient loin d’avoir de la ferveur à son égard. « Si vous aviez à remercier tous ceux qui ont les mêmes sentiments que moi de vos ouvrages, vous devriez des remerciements à tous ceux qui s’y connaissent. Je vous puis répondre que jamais réputation n’a été si bien établie que la vôtre en Angleterre et en Hollande. Les Anglais, assez disposés naturellement à estimer ce qui leur appartient, renoncent à cette opinion souvent bien fondée, et croient faire honneur à leur Ben Johnson (1) de le nommer le Corneille de l’Angleterre ; Monsieur Waller (2), un des plus beaux esprits du siècle, attend toujours vos pièces nouvelles, et ne manque pas d’en traduire un acte ou deux en vers anglais pour sa satisfaction particulière. Vous êtes le seul de notre nation dont les sentiments aient l’avantage de toucher les siens. Il demeure d’accord qu’on parle et qu’on écrit bien en France ; il n’y a que vous, dit-il, de tous les Français, qui sache penser. M. Vossius(3), le plus grand admirateur de la Grèce, qui ne saurait souffrir la moindre comparaison des Latins aux Grecs, vous préfère à Sophocle et à Euripide. Après des suffrages si avantageux, vous me surprenez de dire que votre réputation est attaquée en France. Serait-il arrivé du bon goût comme des modes, qui commencent à s’établir chez les étrangers quand elles se passent à Paris ? »
Saint-Evremond était aussi admiré par les philosophes de son temps, certains affirmant qu’il fut de ceux qui ont préfiguré l’attitude morale des philosophes du dix-huitième siècle. Montesquieu fut parmi ses fidèles lecteurs au point d’avoir ses ouvrages chez lui à La Brède. Cela lui permit de méditer sur ses Réflexions sur les divers génies du peuple romain dans les divers temps de la République (composées vers 1668-1669) à une époque où lui-même était en train de rédiger ses Romains. Certes cela ne signifie pas pour autant que Montesquieu doive quelque chose à Saint-Evremond, mais certains traits communs les réunissent, notamment une certaine allégresse dans le texte et un goût évident pour la formule. En outre Saint-Evremond a toujours su se distinguer par un style original, qui lui permit de rencontrer d’autant plus le succès que ses ouvrages ne circulèrent pendant très longtemps qu’en manuscrits, En fait ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’il se décida à préparer avec Des Maizeaux (1666-1745), une édition publiée après sa mort sous le titre des Véritables œuvres de Monsieur de Saint-Evremond.
Michel Escatafal
(1) Ben Johnson (1574-1637), le plus illustre, après Shakespeare, des poètes dramatiques de l’Angleterre
(2) Edmond Waller (1605-1687), poète élégant qui fut tour à tour le favori de Cromwell (1599-1658) et de Charles II(1630-1685)
(3) Isaac Vossius (1618-1689), érudit hollandais, qui passa la dernière partie de sa vie à la Cour d’Angleterre
08:27 Publié dans histoire de la littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, histoire
28.11.2009
La vie d'Agrippa d'Aubigné est un roman à elle seule
Théodore-Agrippa d’Aubigné est né le 8 février 1552 près de Pons en Saintonge, au château de Saint-Maury, dans des circonstances dramatiques, sa mère étant décédée en lui donnant le jour. Ensuite, tout au long de sa vie qui fut un roman à elle seule, il prit successivement en main la plume et l’épée, et devint l’un des chefs les plus ardents du parti protestant. Il fut tour à tour mêlé aux combats, aux fêtes de cour, aux intrigues politiques, aux discussions théologiques, soldat, écrivain et poète baroque, historien, pamphlétaire, controversiste, courtisan heureux du moins jusqu’à la conversion d’Henri IV, ami fidèle, conseiller fâcheux, tantôt en faveur, tantôt forcé de quitter la cour, puis la France, succombant sous le poids des malheurs domestiques après avoir déploré les malheurs de l’Etat. Bref, il joua bien des rôles divers et mena une vie fort agitée jusqu’à sa mort en 1630 à Genève, ville où il s’était exilé suite à un soulèvement avorté contre le duc de Luynes, favori de Louis XIII .
Par ses poésies de jeunesse, galantes et maniérées pour la plupart, d’Aubigné ne se distingue guère des poètes de son temps, élevées à l’école de la Pléiade. Mais son Histoire Universelle, sa Vie à ses enfants, son roman du Baron de Foeneste, qui lui assurent une place parmi les prosateurs les plus intéressants du seizième siècle, sont des œuvres passionnées. Toutefois nulle ne l’est davantage qu’une certaine satire aux développements épiques qu’il intitule les Tragiques et qui est divisée en sept livres, Misères, Princes, Feux, Fers, Vengeances, Jugements et la Chambre dorée. A propos de celle-ci, il s’agit de la salle « de justice autrefois, d’or maintenant ornée »où la justice ne se rend pas, selon d’Aubigné, mais se vend.
Cette œuvre, où les lamentations indignées et les appels à la vengeance divine se mêlent aux traits de satire les plus virulents, est diffuse et mal composée, gâtée souvent par la recherche et le mauvais goût, mais plus souvent encore animée par une éloquence enflammée, à laquelle on pardonne presque ses hyperboles déclamatoires en faveur de la sincérité du sentiment qui la soutient. Hélas, ce poème, entrepris en pleine bataille (1577), ne fut publié qu’en 1616, à une époque où la passion d’Aubigné et son art imparfait devaient apparaître comme des vieilleries. De là l’oubli presque complet dans lequel il tomba rapidement, et dont il ne s’est guère relevé qu’au dix-neuvième siècle.
Parmi les anecdotes de sa vie, qui expliquent en grande partie son comportement à la fois ardent, passionné et outrancier, j’ai relevé le fait que son père lui montre alors qu’il n’a que huit ans les têtes des protestants suppliciés après l’échec de la Conjuration (1560) et lui fait prêter serment de les venger. Dans un tout autre ordre d’idées, c’est en s’installant sur les terres de sa mère, en Beauce, qu’il rencontre et tombe amoureux de Diane Salviati, nièce de la Cassandre chantée par Ronsard, qui l’inspirera pour composer des sonnets et des odes. Enfin comment ne pas évoquer la vie de son fils Constant, qui d’abord abjura le protestantisme en 1618, ce qui constitua un crève-cœur pour son père, puis assassina sa première épouse, avant de se remarier pour donner naissance à une certaine Françoise d’Aubigné, future marquise de Maintenon, maîtresse puis épouse de Louis XIV.
Michel Escatafal
14:26 Publié dans histoire de la littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, histoire
07.11.2009
Une grande dame qui se fit remarquer par son esprit

Née en 1607 d’une famille originaire de Sicile, morte en 1701, Madeleine de Scudéry était la sœur du poète Georges de Scudéry (1601-1667), lequel eut sur elle une influence pour le moins pesante. Ce dernier, ami puis rival de Corneille et auteur de plusieurs tragédies et tragi-comédies, avait grâce à l’assentiment de Richelieu obtenu, après avoir publié ses Observations sur le Cid, que l’Académie Française fit l’examen de cette pièce. Il y fut élu en 1650. Cependant sa notoriété devait beaucoup au nom qu’il portait, grâce à sa sœur, au point que Voltaire disait de lui que « son nom est plus connu que ses ouvrages ».
Polyglotte (elle parlait outre le français, l’italien et l’espagnol très prisés à l’époque), Madeleine de Scudéry se fit remarquer pour son esprit à l’Hôtel de Rambouillet et, après la Fronde (1648-1653), reçut elle-même chez elle, à ses samedis, quelques uns des personnages les plus distingués de l’époque . Ses interminables romans Artamène ou le Grand Cyrus (1649-1653), Clélie, histoire romaine (1656), jouirent d’une grande réputation à l’époque où ils parurent. Pourtant cette réputation, bien réelle, était due principalement à ce qui, aux yeux de Boileau et de beaucoup d'autres, en fait surtout le défaut, à savoir que sous des noms antiques, Mademoiselle de Scudéry peint, non seulement des caractères modernes, mais des personnages réels et contemporains. C’est ainsi que Cyrus, dans le roman de ce nom, n’est autre que le grand Condé (1621-1686).
Cela dit la société du temps prenait plaisir à se retrouver elle-même dans ces ouvrages, tandis que la postérité a été surtout frappée de ce qu’il y avait de ridicule à mettre des discours subtils et raffinés dans la bouche de ces rudes héros de l’antiquité. Par exemple, un Cyrus qui fut le véritable fondateur de l’Empire perse ( vers 559-529 av. J.C.), un Brutus (fondateur de la république à Rome et personnage légendaire au VI è siècle av. J.C.), un Horatius Coclès (défenseur du Pont Sublicius face aux Etrusques en 507 av.J.C.). Outre ses romans, Mademoiselle de Sudéry a encore laissé, entre autres ouvrages, dix volumes de Conversations morales, dont les sujets sont le plus souvent frivoles, et le style parfois médiocre, dénué de grâce et d’aisance. Mais les œuvres de Mademoiselle de Scudéry restent du moins comme un document intéressant sur la société française à l’époque de la minorité de Louis XIV.
Pour ma part si je devais retenir quelques lignes de l’œuvre de Madeleine de Sudéry ce serait, dans Artamène ou le Grand Cyrus, le portrait de la marquise de Rambouillet (1588-1665) sous le nom de Cléomire. En voici un extrait : « Imaginez-vous la beauté même, si vous voulez concevoir celle de cette admirable personne : je ne vous dis point que vous vous figuriez quelle est celle que nos peintres donnent à Vénus, pour comprendre la sienne, car elle ne serait pas assez modeste ; ni celle de Pallas, parce qu’elle serait trop fière ; ni celle de Junon, qui ne serait pas assez charmante ; ni celle de Diane, qui serait un peu trop sauvage ; mais je vous dirai que, pour représenter Cléomire, il faudrait prendre de toutes les figures qu’on donne à ces déesses ce qu’elles ont de beau, et l’on en ferait peut-être une passable peinture. Cléomire est grande et bien faite ; tous les traits de son visage sont admirables ; la délicatesse de son teint ne se peut exprimer ; la majesté de toute sa personne est digne d’admiration, et il sort je ne sais quel éclat de ses yeux, qui imprime le respect dans l’âme de tous ceux qui la regardent…Au reste l’esprit et l’âme de cette merveilleuse personne surpassent de beaucoup sa beauté ».
Ces lignes sont d’autant plus amusantes que Mademoiselle de Scudéry ne devait pas se marier et ce, pour deux raisons essentielles : elle était pauvre ce qui éloignait les prétendants, et surtout elle était plutôt laide. Cela explique qu’elle ait toujours songé à mériter par son esprit les hommages qui ne pouvaient lui être rendus par un physique disgracieux. Il n’empêche, même si elle ne figure pas parmi les plus grands écrivains d’une époque qui en était fertile, on trouve dans son œuvre plus d’une page remarquable sur l’éducation des femmes, leur esprit, leurs devoirs, leur rôle dans la société.
Michel Escatafal
15:35 Publié dans histoire de la littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, histoire
27.09.2009
Deux admirateurs de la Pléiade...

Né à Troyes en 1534, mort en 1602, Jean Passerat étudia le droit à Bourges. A Paris, il fut professeur d’humanités au Collège du Plessis, puis professeur de poésie latine au Collège Royal en 1572. Il a laissé, outre quelques travaux d’érudition, des poésies latines et françaises, ces dernières comprenant des sonnets, des chansons, des élégies, des quatrains, des épitaphes et quelques pièces plus longues, notamment un petit poème didactique, le Chien courant. A ce propos, aimant sans doute la chasse, il a aussi écrit un autre poème sur le même thème, Le Cerf d’amour. Ces deux poèmes ont été dédiés à Henri IV. Enfin, il ne faut pas oublier que la plupart des vers français de la Ménippée sont de lui.
Il n’a jamais eu les honneurs de la Pléiade(1), bien qu’ayant été parmi les amis de Ronsard et avoir écrit purement à son goût, au même titre que Rémi Belleau ou Baïf. Cependant, pour beaucoup de ses contemporains, il eut mérité d’y figurer. D’ailleurs il a laissé une trace supérieure à la leur aux yeux de la postérité, parce qu’il n’était pas qu’un poète. Il ne se contentait pas de céder à la verve lyrique des gens de la Pléiade, mais il allait beaucoup plus loin en faisant partie de ceux qui ont conçu l’idée de la satire des mœurs. Vauquelin suivra son chemin.
Jean Vauquelin de la Fresnaye est né près de Falaise, aujourd’hui dans le département du Calvados, en 1535. Après avoir fait ses études à Paris et à Poitiers, Il fut avocat du roi au bailliage de Caen, puis lieutenant général et président au présidial de Caen. Disciple de Ronsard et ami de Baïf, il a donné des poésies pastorales appelées Foresteries (1555), puis des Idillies, ou suivant la traduction qu’il donne de ce mot traduit du grec, « imagettes », petits tableaux à sujets variés. A noter que le plus grand nombre des idylles de Théocrite, créateur du genre, ont en effet un caractère pastoral.
On n’oubliera pas non plus des Satyres françoises, imitées souvent de très près des satiriques latins et italiens, des Sonnets d’un caractère généralement élevé. Cependant son œuvre la plus longue et la plus accomplie est son Art Poétique françois, en trois livres, publié en 1605, rempli d’imitations d’Horace, dont Vauquelin de la Fresnaye délaie souvent la pensée. Du coup, la composition en est parfois confuse, la versification prosaïque et sans grâce.
Mais, ainsi que celui de Boileau, à un niveau inférieur toutefois, ce poème d’un disciple et d’un admirateur de la Pléiade reste comme un témoignage intéressant du goût et des théories d’une école et d’une époque. Vauquelin, qui mourut en 1607, est un de ceux qui ont revendiqué pour les poètes modernes le droit de traiter suivant les règles classiques des sujets chrétiens, ce qui est une sorte de conciliation de la tradition antique et de celle du moyen âge.
(1)La Pléiade est un groupe de sept poètes français du XVIe siècle rassemblés autour de Ronsard. Les six autres sont Joachim du Bellay, Nicolas Denisot, Jacques Peletier du Mans, Rémy Belleau, Antoine de Baïf et Etienne Jodelle. À la mort de Jacques Peletier du Mans, Jean Dorat prendra sa place.
Michel Escatafal
16:17 Publié dans histoire de la littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, histoire
23.08.2009
Le meilleur poète tragique du seizième siècle
Robert Garnier est né à la Ferté-Bernard, dans le Maine (72), vers 1545. Après avoir étudié le droit à Toulouse, où en 1564 et 1566 il a remporté des prix pour la poésie, il fut tout d’abord avocat au parlement de Paris, période où il se lie avec Ronsard, et plus tard lieutenant-criminel au Mans, où il mourut en 1590.
C’est en tant que poète tragique qu’il passera à la postérité, puisqu’il est considéré comme le meilleur du seizième siècle. Ses tragédies sont encore emphatiques, mais on y trouve des vers d’une noble allure et d’une langue ferme ; les chœurs y ont souvent de la grâce et les desseins en sont variés. Enfin, même si ses pièces demeurent plus oratoires que dramatiques, on sent chez l’auteur l’intention d’en rendre l’action attachante.
Porcie (1568) et Cornélie (1574) sont les deux premières tragédies romaines de Garnier, marquées par l’influence du stoïcisme. Porcie est la première tragédie française, et elle s’inscrit totalement dans le contexte des guerres de religion, où la fureur engendre la violence et ouvre la voie à une certaine folie, elle-même amenant au suicide pour sauvegarder sa liberté. Dans Cornélie, le principe majeur est que la mort vaut toujours mieux que la servitude, au sens de l’autonomie de l’esprit et non du corps, parce que la servitude « abatardit les cœurs et dégrade l’individu ».
Entre temps Robert Garnier écrira Hippolyte (1573), pièce où se mêlent l’abomination et l’horreur tragique, et où les femmes sont vues sous leur jour le plus noir (« il n’est méchanceté que n’inventent les femmes »). Dans Marc-Antoine (1578), outre certains passages remarquablement émouvants, par exemple les adieux de Cléopâtre à ses enfants, on retrouve des accents de la future Andromaque de Racine.
En 1579 est publiée la Troade, sans doute rédigée dès 1574, ce qui explique ses résonances dans l’actualité de la France des guerres de religion, et en 1580 Antigone. Cette dernière pièce vaut surtout par l’opposition de ses héros, Créon le tyran inventant ses propres lois pour la cité, au lieu de se soumettre aux lois comme un bon souverain, et Antigone incarnant la piété et la soumission à Dieu.
Bradamante (1582) est une tragi-comédie dont le sujet est pris du Roland furieux de l’Arioste (publié en 1516), mais en s’attachant uniquement à la peinture des caractères, avec des allusions constantes aux luttes politiques et religieuses du temps. Pour nombre de critiques, cette pièce est son chef d’œuvre même si elle n’est pas la plus connue.
Enfin les Juifves, est une tragédie sacrée qui retrace l’histoire de Sédécie, dernier roi de Juda, frappé dans sa paternité et dans sa chair par Nabuchodonosor, après la prise de Jérusalem. L’action est commandée essentiellement par la psychologie des personnages, avec en filigrane la soumission totale à Dieu. C’est aussi une représentation et une interrogation sur la violence du conflit entre catholiques et protestants, lequel venait d’atteindre son paroxysme quelques années plus tôt avec la fameuse nuit de la Saint-Barthélemy (24 août 1572). Or la pièce ayant été éditée en 1583, il est vraisemblable qu’elle ait été écrite peu de temps après cet épisode parmi les plus sanglants de notre histoire.
Michel Escatafal
12:43 Publié dans histoire de la littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, histoire
09.08.2009
Le théâtre dans la Rome antique

Par goût, par instinct, les Romains ont toujours aimé ce qui était dramatique. De fait la poésie qui s’est réellement imposée l’a été à travers le théâtre, et en premier lieu dans les villages où l’on jouait les jours de fête des petites pièces improvisées, avec des gradins construits et démolis après chaque représentation. Et il a fallu attendre très longtemps pour voir construire un théâtre permanent, puisque le premier à Rome date de Pompée (68 avant J.C.) Dans ce monument seront données notamment les pièces de Plaute, Térence et Attius.
A partir de cette époque, on joua des pièces régulières avec des comédiens professionnels, et non comme les siècles précédents avec des acteurs volontaires. Ces comédiens de profession, tous esclaves parce que le métier d’acteur était noté d’infamie, furent appelés histrions, d’un mot étrusque qui signifie baladins. Les Etrusques ont été en effet des précurseurs dans le théâtre à Rome, car c’est eux qui mirent véritablement à la mode la musique dans les représentations, puis des danses (365 avant J.C.). En outre il faut noter que les troupes professionnelles ne comportaient pas de femmes, les héroïnes des tragédies ou des comédies étant représentées par de très jeunes esclaves.
Si le théâtre était contrôlé par des magistrats ou des édiles, afin de s’assurer que le poète ne s’était permis aucune allusion aux affaires publiques, en fait l’organisation des spectacles appartenait aux directeurs de troupes, lesquels le plus souvent avaient été eux-mêmes acteurs. Il faut noter aussi qu’il n’y avait dans le théâtre que des places gratuites, ce qui explique la forte affluence à chaque représentation, au demeurant assez rares. Bien entendu le public était placé selon des critères bien définis, avec aux premiers rangs des gradins les chevaliers et les personnages de marque, la plèbe s’entassant comme elle pouvait aux derniers étages. On notera au passage que vingt siècles plus tard, rien n’a vraiment changé.
Les pièces qui étaient joués étaient essentiellement des imitations de la tragédie et de la comédie grecque, et elles portaient le nom de tragédies ou de comédies à pallium en fonction des vêtements que portaient les acteurs. Certains de ces acteurs eurent ensuite l’idée de faire entrer des sujets et des personnages empruntés à la vie de Rome, tout en conservant le cadre tracé par les Grecs. On eut alors ce que l’on a appelé la comédie à toge (vêtement national des Romains), et la tragédie à prétexte, parce que la robe bordée d’une bande de pourpre (praetexta) était le costume distinctif des magistrats et des patriciens.
Le succès de ces pièces d’inspiration athénienne, même élargie aux personnages romains, ne fit pas oublier les joies que procuraient aux temps anciens les bouffonneries des villages. C’est ainsi que des atellanes ou des mimes servaient parfois d’intermèdes aux pièces de forme classique. L’atellane est une sorte de parade improvisée par les acteurs à partir d’un canevas arrêté à l’avance. A chaque emploi est attaché un masque, toujours le même, qui fait connaître par avance le caractère de celui qui le porte.
Parmi les plus célèbres on peut citer Maccus, sorte de rustre niais et glouton, ancêtre du polichinelle napolitain, mais aussi Bucco, vantard et grossier, Panniculus, un vaurien leste et entreprenant, Dorsennus, un bossu pédant et filou, ou encore Pappus, une ganache solennelle et grotesque. Dans ces petits drames, qui se passaient le plus souvent à la campagne, il n’y avait évidemment point de complications dans l’intrigue. En fait ils n’étaient égayés que par les inspirations des acteurs et les saillies du dialogue.
Le mime ne différait guère de l’atellane, mis à part que le masque n’était pas fixe. D’autre part, au lieu des mœurs campagnardes, on peignait plutôt la vie des artisans des villes. En outre, dans ces œuvres, tous les rôles étaient subordonnés à celui d’un personnage principal, l’archimime, les autres acteurs ne servant qu’à lui donner la réplique.
Michel Escatafal
07:25 Publié dans histoire de la littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, histoire
02.08.2009
L'autre Balzac
Jean-Louis Guez de Balzac est né en 1594 à Angoulême, ville où il est mort en 1654. De 1611 à 1622 il remplit plusieurs fonctions à l’étranger et fut nommé par Richelieu, à son retour à Paris, Conseiller d’Etat et historiographe de France. Il dut cette nomination au fait que ses Lettres l’avaient fait connaître. Ensuite, dès 1634, il fut choisi pour faire partie de l’Académie française, mais ne quitta point pour cela sa terre de Balzac en raison d'un état de santé délicat.
Il n’en fut pas moins l’oracle de toute la société polie du temps. Le premier, en effet, il trouva la forme définitive de la prose française, et il suffit de comparer son style et celui des auteurs qui l’ont suivi avec celui des derniers écrivains du seizième siècle, pour voir quelle grande place il tient dans l’histoire de notre langue et de notre littérature.
Malgré tout il faut avouer que la postérité n’a pas eu tort de mettre au second rang , bien loin après les lettres d’une Madame de Sévigné par exemple, ces Lettres que Guez de Balzac travaillait comme des morceaux d’éloquence, et dont le ton ne paraît pas toujours bien naturel. Cependant elles sont loin d’être vides de pensées, et un grand nombre d’entre elles forment une source importante à consulter pour l’histoire du temps.
Dans ses Lettres par exemple, on découvre sous un autre angle le différend entre Corneille et Georges de Scudéry (1601-1667), qui fut son ami avant d’être son rival, lui-même auteur de plusieurs tragédies et tragi-comédies. On y décrit également un personnage comme Nicolas-Claude Fabri de Peiresc (1580-1637), conseiller au parlement d’Aix, illustre érudit français qui, s’intéressant également à l’histoire, à la philologie, à l’archéologie, à la géographie, à l’histoire naturelle, mit avec un dévouement inépuisable sa fortune et ses efforts au service de la science et des savants.
Outre ses Lettres, Balzac a laissé trois traités de morale mondaine, religieuse et politique, Aristippe, le Socrate chrétien, le Prince, dans lesquels il trouve souvent la juste expression de pensées élevées, à défaut d’être originales. Dans le Socrate chrétien, j’ai bien aimé l'évocation de l’empereur romain Tibère (successeur d’Auguste en 14), qui donne témoignage des tourments de cet empereur qui ne voulait pas l’être. Cela ne l’empêcha pas de gouverner longtemps avec clairvoyance et équité quoiqu’aient pu en dire Tacite et Suétone, ces derniers faisant de lui le bouc expiatoire de tous les vices de Rome à l’époque, mais qui finit sa vie frappé dans un enfer de malheurs et de trahison.
Michel Escatafal
12:02 Publié dans histoire de la littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, histoire
04.07.2009
François de Sales, un esprit juste et raisonnable
Né en 1567 au château de Sales, près d’Annecy, François de Sales entra dans les ordres en 1595. Ensuite il fut nommé évêque de Genève en 1602, et résida en cette qualité à Annecy. Il mourut à Lyon en 1622 et fut canonisé en 1665. Ses écrits, d’une grâce un peu molle et qui ne sont pas toujours exempts de mauvais goût, révèlent une âme d’une grande douceur, et souvent un esprit pénétrant et moraliste.
Le plus célèbre d’entre eux est l’Introduction à la vie dévote (1608) dans laquelle on retrouve des phrases comme celle-ci : « Nous ne sommes hommes que par la rayson, et c’est pourtant chose rare de trouver des hommes vrayement raysonnables ». On y trouve aussi d’étranges affirmations, telle que : « Nous sommes comme les perdrix de Paphlagonie (pays d’Asie Mineure) qui ont deux cœurs… », empruntée à l’Histoire naturelle de Pline et qu’on rencontre également dans le livre De la nature des animaux du compilateur grec Elien (3è siècle après J.C.), mais aussi dans les Nuits attiques du grammairien romain Aulu-Gelle (vers 115-180).
A cette œuvre, il faut joindre le Traité de l’amour de Dieu (1616), des Sermons, et des Lettres, la plus connue étant celle à Mademoiselle de Soulfour, qui était une religieuse de la communauté des Filles-Dieu à Paris. A noter que cette communauté dépendait de la célèbre abbaye de Fontevrault, et François de Sales avait beaucoup contribué à en rétablir la régularité et la prospérité.
Ce dernier eut aussi une grande influence sur l’âme de Mme de Chantal (1572-1641), grand’mère de Madame de Sévigné. Il l’associa à plusieurs de ses œuvres et la mit à la tête de l’ordre de la Visitation, fondé par lui à Annecy en 1610.
Michel Escatafal
15:16 Publié dans histoire de la littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, histoire
28.06.2009
Un soldat et un courtisan qui a su parler des plus célèbres personnages de son temps
Pierre de Bourdeille, qui prit le nom de Brantôme, d’une abbaye dont il avait le bénéfice, quoique laïque, est né vers 1540 en Périgord et mort en 1614. Soldat, il guerroya contre les huguenots, les Turcs et les Maures, mais aussi courtisan, il se retira dans ses terres après la mort de Charles IX (1574) et s’y occupa de consigner par écrit tout ce qu’il avait su ou appris de curieux sur les plus célèbres personnages de son temps.
De là est née son œuvre : des Grands capitaines françois où il évoque notamment M. le connestable messire Anne de Montmorency (1492-1567) ou encore le grand roy Henry II (1519-1559), des Grands capitaines étrangers, des Dames par exemple Marie-Stuart (1542-1587) quittant la France (discours III sur la reyne d’Escosse, jadis reyne de nostre France), recueils précieux par le grand nombre d’anecdotes qu’ils contiennent et les renseignements que nous y pouvons puiser, pour reconstituer l’histoire de la vie élégante au XVIè siècle. Il faudra toutefois attendre le XVIIIè siècle pour que ses écrits franchissent le mur de l’histoire de notre littérature.
Brantôme raconte avec une certaine vivacité, et c’est son principal mérite, certains diront même le seul. En effet, il n’a vu des évènements qui s’agitaient autour de lui que la surface, et l’on chercherait vainement chez lui l’expression d’une pensée quelque peu originale ou profonde. Pour les critiques les plus sévères il fut surtout un bavard impénitent.
Michel Escatafal
21:18 Publié dans histoire de la littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, histoire


