13.09.2009
Caecilius Statius : le renouveau de la comédie latine
Dans mon précédent billet j’ai évoqué la réussite de Plaute, mais le public de Rome réclamait du nouveau. Il allait l’avoir avec Caecilius Statius, né entre 220 et 230 et mort en 168 ou 166 avant notre ère, ami intime et contemporain d’Ennius, ancien esclave de la Gaule Cisalpine qui venait d’être soumise (219). Caecilius Statius allait en effet assurer la transition entre Plaute et Térence, en épurant la farce en se rapprochant de celui qu’on appelait le « comique raffiné », le Grec Ménandre (vers 343-292 avant J.C.), dont il fut le traducteur d’après Cicéron et Aulu-Gelle.
Affranchi à Rome, Statius prit le nom de Caecilius, son patron, qui appartenait sans doute à l’une des plus grandes familles de Rome, les Caecilii Metelli. Cependant, n’oubliant pas qu’il avait été esclave et que la plupart des esclaves étaient appelés Statius, il en fit ensuite un surnom et s’appela Caecilius Statius. C’est sous ce nom qu’il passa à la postérité.
Nous n’avons de lui que de courts fragments, conservés dans l’œuvre d’Aulu-Gelle qui cite plusieurs passages de son Plocium (collier) traduit de Ménandre, et les titres de la plupart de ses pièces, par exemple Obolostates (Le Peseur d’oboles) ou Nauclerus seu Portitor (Le Patron du Navire)…), ce qui apparaît a priori insuffisant pour que l’on s’intéressât à lui.
Mais comme l’a dit Cicéron dans le livre 2 du De Finibus, le fait que ses pièces soient désignées par leur seul nom sans référence à l’auteur, est une indication suffisante pour mesurer leur popularité à l’époque. Plus encore, il fut celui qui prépara la voie à Térence, l’auteur qui faisait sourire sans rire, dont j’aurai le plaisir de parler prochainement.
Caecilius Statius imitait les Grecs plus fidèlement et plus scrupuleusement que Plaute. Les critiques dramatiques anciens, notamment Volcacius Sedigitus et Varron, le plaçaient au premier rang des poètes comiques, et lui reconnaissaient une supériorité marquée dans la conduite de l’intrigue et le pouvoir d’émotion, par comparaison avec Plaute. Son but n’était pas de provoquer des éclats de rire, mais plutôt de respecter la vraisemblance des situations et des caractères, au point qu’il eut à se plaindre parfois des rigueurs du public.
On raconte enfin, sans que l’authenticité en soit prouvée, que c’est à Caecilius Statius que Térence, envoyé par les édiles, soumit sa première comédie, avec un accueil plutôt froid du vieux poète…en train de dîner. Mais cela ne dura pas, et à la lecture de l’Andrienne il laissa très vite éclater son admiration pour le jeune débutant. Cela étant, contrairement à ce que nous pouvons lire un peu partout, c’est bien Caecilius Statius qui fit figure de pionnier de la seconde génération des littérateurs romains. Ces derniers n’avaient peut-être pas le courage et l’espérance de ceux qui les ont précédés (Ennius, Plaute), mais leur goût plus formé les engagea à moins attendre d’eux-mêmes que de leurs maîtres.
Michel Escatafal
08:29 Publié dans littérature romaine | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : littérature et histoire
05.09.2009
La comédie à Rome : Plaute (251-184)
Des diverses formes de l’art dramatique à Rome, la comédie est celle qui a été la mieux étudiée grâce à deux poètes, Plaute et Térence, dont nous possédons des œuvres entières. Aujourd’hui nous allons parler de Plaute qui a certainement été parmi les plus grands comiques de l’Antiquité. Il naquit en Ombrie, à Sassina, vers le milieu du 3è siècle avant notre ère. Après avoir gagné quelque argent à Rome en se chargeant de construire les installations pour les jeux scéniques, il se ruina en investissant dans le commerce maritime. Pour vivre il fut contraint de louer ses bras à un meunier, mais comme cela n’était pas très gratifiant il décida de nouveau de revenir vers le théâtre, mais en composant des comédies. Et ce fut le succès. Aujourd’hui il nous reste une vingtaine de pièces considérées comme authentiques par son commentateur Varron, sur les 130 qui lui furent attribuées.
Le fond des pièces est toujours emprunté à la Grèce, et les intrigues reposent toujours sur des faits anecdotiques. De toute façon il ne pouvait que faire des emprunts à la Grèce parce que la loi lui interdisait d’évoquer la vie politique des Romains, pas plus que la vie privée des citoyens romains. Voilà pourquoi, dans toutes ses pièces, l’action se déroule à Athènes avec des personnages portant le manteau grec et non la toge romaine. Cela ne l’a pas empêché toutefois de passer pour un observateur sincère de la vie de son temps et de son pays. Malgré tout il reste dans l’imitation des Grecs, parfois même en faisant de la traduction pure et simple, sans s'interdire toutefois de retrancher des détails, de changer les caractères, voire même de modifier complètement la fin de l’intrigue quitte à interrompre la pièce.
Son but était de plaire à son public, et ce public il le connaissait bien ne serait-ce que par ses activités antérieures. Il était essentiellement composé de plébéiens, échappés du travail des champs et essayant d’oublier les dettes qu’ils avaient à rembourser. Devant eux se trouvaient quelques patriciens férus de culture grecque plus ou moins égarés au milieu de cette multitude. Enfin aux derniers rangs se trouvaient les esclaves attirés autant par les galettes fumantes et le vin frais que par le goût de la comédie. Enfin on n’oubliera pas les femmes, avec leur progéniture et les nourrices, qui étaient là essentiellement pour être vues ou pour discuter entre elles des difficultés de la maison conjugale. Avec pareil public, on conçoit aisément qu’il n’était pas nécessaire d’être très regardant quant à l’intrigue elle-même, dont l’action utilise toutes les ficelles du vaudeville, contrairement à ce qui se passait autrefois sur les gradins du théâtre athénien, où ne se pressaient qu’une foule raffinée et nourris de belles légendes.
Le génie de Plaute aura donc été de faire applaudir ses comédies en se nourrissant des travers de la société romaine à la faveur d’un déguisement étranger. Voilà pourquoi il reste un personnage important dans la lecture de la société romaine de son époque. On voit même avec beaucoup de précision le déclin des anciennes mœurs, le goût de ses contemporains pour le luxe et le plaisir contrastant avec l’austérité des siècles précédents. On n’oubliera pas non plus l’exacerbation de certains défauts comme l’avarice (l’Aulularia ou si l’on préfère en français La Marmite qui est devenu l’Avare chez Molière), la ruse et le mensonge y compris chez les dieux (Amphytrion), la friponerie et l’impudence dans Trinummus (L'Homme aux trois deniers) dont Destouches a pris quelques uns des meilleurs traits dans son Dissipateur, ou encore la fanfaronnade dans Miles gloriusus (Le Soldat fanfaron).
Cependant Plaute ne se veut pas moraliste et n’entend pas davantage interpeller ses spectateurs, et encore moins les corriger. Son but est simplement de faire rire, y compris au besoin par la grossièreté, ce qui fait dire à certains qu’à côté d’inventions joyeuses et irrésistibles, plus d’un passage dans ses pièces n’est que trivial et licencieux. Néanmoins si l’on retranche les gros-mots, tribut payé au bas-peuple de l’époque, il reste un langage comique abondant à souhait et très naturel. Mieux encore, sa langue puisée aux sources populaires nous rend la vieille langue romaine avec toute sa saveur. Pour toutes ces raisons nous comprenons aisément les emprunts de Molière à certaines pièces de Plaute. Après tout l’un et l’autre voulaient plaire au peuple, et chacun à son époque réussit dans son entreprise au-delà de toute espérance.
Michel Escatafal
18:44 Publié dans littérature romaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature et histoire
30.08.2009
Les moralistes et philosophes, les mystiques et les historiens dans la prose du Siècle d’Or
En plus de Quevedo dont j’ai parlé dans un précédent billet (3-05-09), le plus remarquable des philosophes est le jésuite Baltasar Gracian (1601-1658). C’est lui, quant au style, le disciple le plus fameux de l’inventeur du conceptisme. Il a porté au plus haut degré de perfection cette formule esthétique, dont la théorie est exposée dans son Agudeza y arte de ingenio (1648) que l’on peut traduire par Art et figure de l’esprit, mise en méthode dans El Héroe (1637), El Discreto (1646) et l’Oraculo manual (1647) ou en français l’Oracle manuel. Sa plus grande œuvre, El criticon (1651-1657), est un inventaire critique du monde. Gracian est l’auteur classique le plus difficile à lire.
Au seizième siècle fleurit de manière inouïe la littérature mystique. Celle-ci a produit nombre d’œuvres de grande valeur écrites par des écrivains de premier ordre. Parmi eux, Luis de Granada (1504-1588) qui fut le grand diffuseur du mysticisme. Ses œuvres ont remporté un grand succès et leur popularité fut durable. On notera plus spécialement Guia de pecadores (Guide des pécheurs) et Simbolo de la Fé, œuvres qui furent examinées et censurées par l’inquisition centrale. Pour mémoire je rappelle que la censure littéraire fut établie en Espagne le 8 juillet 1502 par la loi des rois catholiques Ferdinand et Isabelle.
Ensuite il faut citer Teresa de Cepeda y Ahumada (1515-1582), plus connue chez nous sous l’appellation de Sainte Thérèse d’Avila, réformatrice de l’ordre du Carmel caractérisé par son dénuement, mystique inspirée et femme d’action douée d’une énergie surhumaine. C’est à travers elle qu’on a réellement découvert cette mystique espagnole fondée sur la connaissance de soi, dans un rationalisme très rigoureux. Teresa de Cepeda a écrit pour les Carmélites, ses sœurs, avec une simplicité absolue et dans une langue parlée à la fois dépouillée et élégante, el Libro de su vida (le livre de sa vie), mais aussi des traités d’ascétisme (Las moradas) qui sont des œuvres majeures, particulièrement originales et pittoresques. Certains affirment même qu’elle fut, avec Cervantes, parmi les tous meilleurs prosateurs de la littérature espagnole.
Fray Luis de Leon (1527-1591), un des plus fameux professeurs de théologie de l’Université de Salamanque, évoqué par le grand Miguel de Unamuno dans Salamanca, traduisit notamment le Cantar de los Cantares, un des livres de la Bible, ce qui lui valut les plus grands éloges. Fray Luis, autant moraliste que mystique, est à la fois grand poète et amateur de musique dont il disait qu’elle est le commencement de la poésie, et qu’elle donne accès à la création divine. Son traité, La Perfecta Casada (L’Epouse parfaite) publié en 1583, qui est une réflexion sur ce que doit être la femme, exprimée au travers de sa place dans la famille et dans la société de son temps selon les préceptes de la Bible, est avec Los nombres de Cristo (Les Noms du Christ) un des plus merveilleux modèles de la prose en castillan, que l’auteur aimait à mettre sur un pied d’égalité avec le latin.
San Juan de la Cruz (1542-1591), bien connu chez nous en tant que Saint Jean de la Croix, a lui aussi sa place parmi les plus grands auteurs mystiques de la littérature espagnole. Ses œuvres maîtresses sont El cantico espiritual, la Llama de amor viva (la flamme vive de l’amour), la Subida del Monte Carmelo (l’Ascension du Mont Carmel) et la Noche oscura del alma (la Nuit obscure de l’âme), les deux dernières n’ayant pas été achevées. Cependant ces quelques ouvrages ne sont qu’une infime partie de ce qu’il a écrit, puisqu’il a lui-même détruit la presque totalité de son œuvre. Il ne reste en tout que cinq poèmes avec les commentaires et explications qu’il en a donnés, et dix romances. Cela suffit pour affirmer que son message transcende les temps.
Enfin, on n’oubliera pas dans ce riche tableau de la prose classique l’historien le plus éclairé de son temps, le jésuite Juan de Mariana (1535-1624), dont l’œuvre monumentale (Historia de Espana) a une grande valeur littéraire, au point que l'auteur ait été appelé le « Tite-Live » de l’Espagne, pays pour lequel il a toujours eu les yeux pleins d’admiration. D’ailleurs, pour lui, la vraie richesse d’un pays ne peut être que l’amour de ses fils. Il est aussi célèbre pour son De rege et regis institutione (Sur le Roi et les institutions royales), qui consacre le droit de révolte légitime une fois toutes les voies de recours institutionnel épuisées, y compris la déposition du roi. Autre historien qui mérite la citation, Antonio de Solis (1610-1686) qui a écrit l’histoire de la conquête du Mexique (Historia de la Conquista de Méjico), publiée en 1684. Pour l’anecdote, on y relate aussi le magnifique exploit de Diego de Orlaz, premier homme qui gravit le Popocatépetl, volcan proche de la cité de Mexico. Ces livres de Mariana et Solis figurent parmi les monuments de la prose classique castillane.
Michel Escatafal
08:17 Publié dans histoire de la littérature espagnole | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, histoire


