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Littérature et histoire - Page 8

  • Martial donna à l’épigramme le caractère d’un genre littéraire

    rome,histoire,littératureAvant Martial,  l’épigramme avait été fort cultivée à Rome. Il y en a de charmantes dans le recueil de Catulle, et les grands poètes, Virgile, Ovide, s’étaient parfois divertis à ces pièces légères, les amateurs en faisant volontiers dans leurs loisirs. En général elles ne dépassaient guère huit ou dix vers, admettaient tous les mètres, et pouvaient traiter toutes sortes de sujets. En somme l’épigramme n’avait point le caractère d’un genre littéraire : c’est Martial qui le lui donna, en la faisant servir avant tout à la raillerie et en la composant de telle façon qu’elle se terminât presque toujours par une pointe.

    Martial est né en Espagne (1e mars 40), à Bilbilis (aujourd’hui Calatayud), et il vint à Rome vers sa vingtième année. Peut-il se destinait-il au barreau ? Mais il avait le goût des vers et de la paresse et ses poésies, connues très tôt, lui valurent sans doute des avances flatteuses. Il s’y laissa prendre et mena dès lors une vie de solliciteur et de parasite. Mais en vain se résigna-t-il aux plus basses besognes, écrivant des devises pour les cadeaux que les grands  seigneurs s’envoient aux Saturnales, louant Domitien jusqu’à l’écœurement, au point de faire passer cet empereur pour un archange doux et timide, à la beauté sans pareille, alors que Tacite et Pline ont fait de lui le portrait le plus noir, le décrivant chauve, avec un gros ventre sur des jambes de rachitique, sans parler de Juvénal qui l’appelait le « Néron chauve ». Cela dit, malgré toutes ces flatteries, il ne put échapper à la misère, d’autant que ses ouvrages très lus, très répandus, n’enrichissaient que son éditeur.

    Quant Domitien fut mort (en 96), sentant qu’il ne trouverait point d’appui en Trajan, il se lassa de son existence précaire et retourna dans a petite ville où, curieusement, la fortune après laquelle il avait tant couru l’y attendait. Quoiqu’il eût passé la cinquantaine, qu’il fût deux fois veuf, Marcella, une grande dame, l’épousa. A Rome, Martial avait souvent rêvé du repos et du bien être de la vie provinciale. Quand il put en jouir, il ne le sut pas. Pris de la nostalgie de la grande ville, il se consuma d’ennui dans a bourgade et y mourut quelques années après son retour (104). Son recueil se compose d’environ mille cinq cents épigrammes. Elles sont distribuées en douze livres, auxquels il faut ajouter un livre sur des jeux donnés par Domitien, et deux livres de petites pièces destinées à accompagner les cadeaux que ses patrons et ses amis échangeaient entre eux.

    Le talent de Martial

    A une époque où l’affectation et la manière régnaient dans la poésie, Martial eut un mérite rare : le naturel. Jamais il n’a songé à excéder son talent. Il se plaisait à la vie artificielle et superficielle que menait alors la société polie. Il l’a peinte avec plaisir sans avoir l’ambition de la juger, sans y songer même. Il a tout réfléchi et n’a réfléchi sur rien. Il n’a souci que de ce qui est, point de ce qui pourrait ou devrait être. Cet homme, qui fut l’ami de Juvénal, qui eut sous les yeux la même société que le satirique, n’éprouve ni indignation ni colère. Où Juvénal s’emporte en invectives, Martial aiguise des pointes.

    L’un flétrit parfois des ridicules comme des vices, l’autre toujours s’amuse des vices comme des ridicules. Traduire les ridicules, c’est en effet là qu’il excelle, et si on ne lui demande rien de plus, on trouve avec lui de quoi se satisfaire. Que d’originaux amusants il a décrits avec esprit et netteté ! Dans ce monde de désœuvrés, le bavardage est devenu un besoin. En fait Martial éclaire pour nous bien des petits côtés de la vie romaine que l’histoire et la haute poésie, trop graves, ont dédaignés. En même temps il a trouvé un cadre approprié parfaitement à ses petits tableaux de genre. Ses épigrammes, d’un tour presque toujours rapide,, sont écrites dans un style qui a, avant tout, la propriété, qui se garde de la fausse élégance et n’a souci que de la précision.

    Par ces mérites, Martial plaît encore aux délicats et aux érudits, qui trouvent beaucoup à apprendre dans son livre sur les mœurs et les usages de la Rome impériale, et l’intérêt qu’ils goûtent à sa lecture, les engage à passer condamnation sur le cynisme repoussant de certaines pièces, sur la platitude des louanges qu’il adresse à Domitien, sur le manque de dignité qu’il étale trop souvent en demandant l’aumône. On pourrait à la rigueur excuser tout cela en songeant que Martial ne valait ni plus ni moins que les hommes de son temps et de son milieu. Mais ce qu’on ne saurait lui pardonner c’est d’avoir, dans son livre des Spectacles, fait de l’esprit sur les supplices lents et raffinés que subissent des criminels dans l’amphithéâtre. C’est aussi d’avoir outragé sa femme dans ses vers, d’avoir maudit l’imbécillité de ses parents qui lui ont fait apprendre les belles lettres.

    Si peu estimable qu’ait été sa vie, si peu recommandable que soit sa poésie, Martial n’est point un méchant homme. Il manque de générosité et de sens moral : il n’a ni principes, ni conduite, ni tenue. Mais on sent chez lui je ne sais quelle bonté facile, qui sauve son caractère de l’odieux, et qui parfois, relevée par son esprit, lui a dicté quelques vers aimables. Etait-il digne de pratiquer l’amitié ? On peut en douter, mais il en a parlé avec charme : « Un voleur adroit forcera ta cassette et t’enlèvera ton argent, une flamme sacrilège consumera tes lares paternels. Un débiteur refusera de te payer et intérêts et principal ; tes champs, devenus stériles, ne te rendront pas la moisson dont tu leur auras confié la semence…Mais tout ce qu’on donne aux amis est à l’abri des coups du sort ; ce que tu auras donné sera toujours ta seule richesse ».

    On sait que la solitude l’a tué, et pourtant il a été capable de sentir et d’exprimer la douceur d’une vie simple et paisible : « Qui donc, disait-il, ira, courtisan assidu, attendre, dans un atrium glacial, le lever du patron et lui adresser humblement le salut du matin, quand il peut ouvrir devant son foyer, ses filets remplis des dépouilles de la forêt et de la plaine, détacher de la ligne tremblante le poisson frétillant, et puiser le miel vermeil dans une jarre de grès rouge ; quand la main d’une fermière replète couvre de mets sa table aux pieds inégaux et que ses œufs cuisent sous une cendre qui ne lui coûte rien » ?

    Homme singulier, bien fait pour déconcerter ceux qui construisent des systèmes sur l’influence de la race et du milieu cet Espagnol, naturalisé Romain, n’a rien de la hautesse espagnole ni de la gravité romaine. Il est léger et sincère jusqu’au cynisme, mais jamais en représentation. C’est par là qu’il gagne sinon l’estime, du moins l’indulgence. Pline le Jeune, qui lui donna de l’argent pour se rapatrier à Bilbilis, connaissait bien l’homme et a apprécié le poète avec justesse, quand il écrit : « Martial, esprit fin, vif et prompt, malgré le sel et le mordant de ses vers, était pourtant plein de bonhomie ».

    Michel Escatafal

     

  • Des idées morales dans les Satires et le style de Juvénal

    Des idées morales

    Longtemps on a voulu voir dans Juvénal un Romain de la vieille roche qui pleure sur la liberté perdue et sur l’asservissement du temps présent, un implacable justicier qui flétrit la corruption de l’époque impériale. On le considère comme un stoïcien rigide, comme un républicain obstiné. Il est vrai qu’il a, dans certaines pages fait de grands et beaux tableaux de la tyrannie des princes, de la servilité des grands, de l’abaissement de la plèbe. L’histoire du césarisme est comme illustrée par sa quatrième satire où il nous transporte dans le palais de Domitien et où il nous montre les sénateurs délibérant sur la sauce à laquelle on accommodera le fameux turbot. C’est lui qui a trouvé la formule de la dégradation de la plèbe romaine dans ces vers si souvent cités : « Depuis longtemps…ce peuple ne s’inquiète plus de rien, et lui qui, jadis, distribuait les commandements militaires, les faisceaux, les légions, tout enfin, maintenant il n’a plus de prétentions si hautes, son ambition s’est réduite à ces deux choses : du pain et des jeux au cirque ».

    Mais il n’en faut point conclure que Juvénal soit un écrivain d’opposition. Connu sous Trajan seulement, son livre n’attaque point l’empire, mais seulement les mauvais empereurs, les Tibère, les Domitien, et à ce moment ces attaques étaient non seulement permises, mais recommandées, comme on peut le voir à travers le panégyrique de Pline le Jeune. En vain chercherait-on chez lui une profonde foi républicaine : nulle part une parole de regret sur la ruine de l’ancienne constitution, car  la République n’est à ses yeux que le temps «  où les citoyens vendaient leurs suffrages ».

    N’ayant pas de principes politiques, on ne voit pas non plus qu’il se soit attaché à un système de philosophie. Stoïcien ? Difficile à dire, parce que sa seconde satire est dirigée contre ces philosophes hypocrites « dont la chevelure est plus courte que les sourcils : qui jouent les Curius (censeur en 272 av. J.C. célèbre par son désintéressement) et dont la vie est une éternelle bacchanale ». Sans doute il condamne les mœurs de son temps avec âpreté, mais il ne prononce pas ses arrêts au nom d’une doctrine. Son imagination a été frappée par le contraste entre les mœurs simples et fortes du passé et la perversion raffinée de ses contemporains, et il tire de ce contraste tous les effets qu’il peut fournir à un artiste de son tempérament. Il a aussi gardé la tradition des anciens orateurs, si prompts à faire l’éloge des mœurs du vieux temps, et à citer en exemple la rude moralité des premiers Romains.

    D’ailleurs, il nous l’a dit lui-même, ce qu’il se plaît à noter sur ses tablettes, ce sont « les monstruosités qui passent ». Qu’est-ce à dire, sinon qu’il a surtout à faire des exceptions ? Par une tendance commune à tous les satiriques et que ses habitudes de déclamateur accentuaient encore chez lui, ces exceptions il les a généralisées, ce qui explique ses indignations et ses colères. C’est ainsi que son pessimisme littéraire l’a amené à penser et à dire que son siècle est le pire de tous : « Tout vice est à son comble et ne peut que baisser ».

    Les délicats, épris avant tout de mesure et de justesse, ont été impatientés par ces exagérations. Remarquant « qu’il s’emporte avec une égale violence contre les vices les plus affreux et contre de simples travers qu’il suffisait de combattre par le ridicule », qu’il flétrit du même ton le patricien épris de la manie des chevaux et le fils qui empoisonne son père, ils ont mis en doute la sincérité de Juvénal. A leur sens, il serait indifférent en morale et n’aurait cure que des occasions de faire de beaux vers pleins « de mordantes hyperboles ». A penser ainsi on commet une erreur et une injustice. Il faut reconnaître qu’il y a du mauvais goût dans Juvénal et que parfois il déclame, mais c’est un homme de bonne foi qui, comme bien d’autres, n’a pas toujours su rendre par une expression vraie des sentiments vrais.

    Son âme à coup sûr était généreuse, et quand il parle du passé historique de Rome, son langage a un accent où l’émotion éclate : ce n’est plus ici le rhéteur qui traite un lieu commun. « Un petit champ nourrissait le père, la famille nombreuse qui s’entassait dans la cabane ; sous ce toit où reposait la femme près d’accoucher jouaient quatre enfants, dont trois étaient ses fils, l’autre enfant de sa servante ; puis quand le soir, leurs aînés revenait de la vigne ou du champ, on servait alors le grand repas du jour, la soupe qui fumait dans de vastes chaudrons ». Il s’enchante vraiment aux souvenirs de cette époque de rusticité et de pauvreté. Elle lui est si chère qu’il en garde les préjugés et que, dans un siècle où s’accomplissent la fusion et la confusion des classes et des hommes  venus de partout, il a, comme Caton, du mépris pour les étrangers et du dédain pour les hommes actifs et intelligents qui arrivent à la fortune par la spéculation et le négoce, peu soucieux de l’antique idéal du soldat laboureur.

    Et pourtant ce fervent admirateur des générations antiques, ce détracteur de son siècle n’a point fermé son esprit et son âme au progrès des idées morales qui s’accomplissait. Sa misanthropie, comme celle de Molière et de tant d’autres, prenait sa source dans une grande tendresse pour l’humanité. Aussi, lui qui n’avait point de doctrines, n’est pourtant pas resté sourd aux enseignements des stoïciens qui prêchaient la fraternité parmi les hommes : « Oui, la nature le veut, il faut que l’homme pleure quand il voit paraître devant les juges un ami éperdu…oui, la nature gémit en nous, quand nous rencontrons le convoi d’une jeune fille, quand nous voyons mettre dans la terre un petit enfant trop jeune pour être brûlé sur le bucher ; où est-il donc l’homme vraiment honnête, l’homme vraiment digne d’être choisi par la prêtresse de Cérès pour porter le flambeau aux fêtes d’Eleusis, qui ne se sente atteint lui-même par le malheur d’un de ses semblables, quel qu’il soit ».

    Il condamne le plaisir de la vengeance, dont on faisait jadis la joie des dieux mêmes. « C’est la jouissance de la faiblesse, le fait d’une âme pusillanime ». Il défend les serviteurs contre la cruauté de leurs maîtres et proclame « que l’âme et le corps des esclaves sont de même nature que les nôtres et composés des mêmes éléments ». Cette générosité de sentiments va parfois jusqu’à la délicatesse : dans Platon même on ne saurait trouver rien qui soit d’une moralité plus exquise que les vers où Juvénal prescrit aux parents le respect de l’enfance : « Abstiens-toi de toute action coupable ; pour t’en préserver, un motif doit suffire à ton cœur, c’est la crainte de voir tes enfants imiter tes fautes…On ne saurait trop respecter l’enfance. Prêt à commettre quelque honteuse action, songe à l’innocence de ton fils et qu’au moment de faillir la vue de ton enfant vienne te préserver ».

    Qu’on n’accorde point à Juvénal l’autorité d’un moraliste impeccable, qu’on refuse de voir en lui l’inébranlable et l’infaillible défenseur de la vertu, cela ne fait aucun doute. Cela dit, il  nous paraît avoir été surtout un peintre qui mit quelque complaisance à étaler la misère et la laideur parce que sa palette est riche en couleurs brutales. Mais il a beau avoir cédé aux violences d’un tempérament et d’un esprit excessifs, on sent dans ses vers la sincérité de l’indignation : ils rendent le son d’une âme, chagrine sans doute, mais honnête et généreuse qui eut le sentiment des simples vertus du passé et l’intelligence des délicatesses morales révélées par les progrès de la philosophie.

    Le style

    Après avoir parlé des idées morales, il reste à étudier le style de Juvénal, en notant tout d’abord que peu d’écrivains latins ont eu une forme plus originale que celle de Juvénal.  Il connaissait et goûtait les grands poètes classiques Virgile et Horace, et il fut très familier, comme l’attestent de nombreuses allusions, avec la littérature de son temps. Pourtant il n’a rien emprunté au présent ni au passé et s’est fait un style qui ne peut convenir qu’à son talent. Sa qualité dominante est sans contredit la précision historique. En effet, rarement l’image, qui donne aux idées un corps et un contour, lui fait défaut. Veut-il peindre l’ambition démesurée d’Alexandre, il dira : « Le malheureux ! il étouffe dans les limites du monde trop étroites pour lui ». Veut-il faire rougir les indignes descendants de l’antique patriciat, qu’il fait se dresser devant eux le fantôme de la gloire des ancêtres : « La noblesse de tes pères surgit soudain devant toi : leur gloire est le flambeau qui illumine toutes tes hontes ».

    Chez lui la métaphore n’est plus seulement comparaison, mais évocation. Sans doute on peut lui reprocher l’abus des antithèses, des apostrophes, mais il faut avouer que son effort pour mettre tout en saillie trahit parfois le labeur, ne va pas sans monotonie, au point que le lecteur sent la fatigue du poète. On voudrait que cette force se détendit parfois, que l’éclat de ces couleurs fût tempéré par quelques nuances. Mais malgré ces défauts, Juvénal reste le dernier grand poète de la Rome païenne par la vigueur et le relief plastique qu’il a su donner à sa langue.

    Michel Escatafal

  • Juvénal doit à la postérité sa place dans la littérature romaine

    Bien que Juvénal ait écrit une œuvre bruyante, ses contemporains ne nous ont pas parlé de lui, ce qui peut paraître paradoxal quand on pense à la place que lui a réservée la postérité. Seul Martial lui adresse des épigrammes qui ne nous apprennent pas grand chose sur sa vie et sa personne. Quant à lui, il ne se met guère en scène. Nous ne savions sur son compte que ce que nous apprenaient des notices fort suspectes, quand une inscription, assez récemment découverte, a permis d’éclairer quelques points de sa biographie.

    On ne peut fixer la date de sa naissance à Aquinum (Campanie) : il semble qu’il faille la placer vers l’an 57. Etait-il fils d’un affranchi, comme on l’a dit ? Rien ne le prouve, et les dédains qu’il manifeste pour les parvenus invitent plutôt à croire qu’il était d’origine libre, sinon noble. Il eut au moins de l’aisance, car il tenait un rang à Aquinum, fut tribun de l’ordre équestre (titre honorifique), flamine de Vespasien, et élèva à ses frais un sanctuaire à Cérès.

    Quant il reçevait ses amis, sa table était sinon somptueuse, du moins largement pourvue. En outre, nous savons que jusqu’à quarante ans, s’il déclama, ce fut pour son plaisir et non pour gagner sa vie. Il eut peut-être l’ambition de sortir de sa sphère modeste, car nous le voyons faire sa cour aux puissants du jour, ce qui n’a rien d’original pour les gens de lettres. Cependant, malgré son talent, il ne réussit pas à se pousser dans le monde des patriciens ou des lettrés, les personnages qu’il nomme dans ses satires comme des amis ou des familiers étant tarés ou inconnus.

    C’est vers la quarantième année après l’avènement de Nerva, fondateur de la dynastie des Antonins et empereur de 96 à 98, qu’il commença à faire connaître ses satires, probablement par des lectures. On ignore quelle impression elles produisirent, et si la renommée littéraire dédommagea le poète des échecs de son ambition. Sa vie se prolongea jusqu’au début du règne d’Antonin le Pieux (empereur de 138 à 161).

    Les biographes anciens prétendent qu’à un moment il aurait été exilé, mais les motifs qu’ils donnent de ce bannissement sont tout à fait invraisemblables, et ils ne s’accordent ni sur la date, ni sur le lieu de l’exil. Quant à Juvénal lui-même, il ne laisse entendre nulle part qu’il ait été contraint de quitter Rome. Peut-être n’y-a-t-il là qu’une de ces légendes comme en a tant inventé l’imagination romanesque des grammairiens de la basse époque.

    Nous avons seize satires mises sous le nom de Juvénal, chacune ayant un sujet propre, avec dans l’ordre de un à quinze : Pourquoi Juvénal écrit des satires, Les Hypocrites, La Vie à Rome, La terreur sous Domitien, Les Parasites, Les Femmes, Misère des gens de lettres, La Noblesse, Les débauchés, Les Vœux, Le Luxe de la Table, Les Captateurs de testament, La Conscience, L’Exemple, Le Fanatisme. Reste la dernière, la seizième, sur Les Privilèges de l’état militaire, qui est inachevée et dont on n’est pas sûr qu’elle puisse être attribuée  à Juvénal.

    Etudions à présent le caractère pittoresque et oratoire de la satire dans Juvénal, en faisant  d’abord la comparaison avec quelques autres poètes très connus. Ainsi, chacun s’accorde à dire que les Satires de Perse sont des dissertations morales, parfois éloquentes. Avec Horace nous sommes en présence de fines analyses psychologiques, de caractères délicatement étudiés et rendus vivants par un dessin délié et exact. Le talent propre de Juvénal c’est de tracer des caricatures puissantes, enlevées d’un trait violent et peintes d’une couleur saisissante et brutale. Avant tout sa satire est pittoresque. Ce n’est pas lui qui mettrait ses personnages dans un décor vague et abstrait : les localités ont, dans ses vers, une physionomie accusée, inoubliable.

    Dans sa troisième satire il a évoqué la Rome impériale et l’a fait revivre jusque dans ses verrues, surtout dans ses verrues. Voici, dans un lointain faubourg, « les vieilles arcades humides de la porte Capène ». Voici le bois sacré qui entoure la fontaine de la nymphe Egerie, et dont on a loué les arbres à des mendiants juifs qui, « pour tout mobilier ont un panier et un peu de foin ». Dans un vieux quartier où les maisons se pressent, où les étages s’entassent les uns sur les autres, voici la mansarde d’un poète : « Le poète Codrus (poète qui vivait sous l’empire de Domitien) avait pour tout bien un grabat, six petits pots, ornement de son buffet ; au-dessous de cette tablette de marbre, une statuette accroupie du centaure Chiron, une coupe de grandeur médiocre. Enfin un vieux coffre renfermant quelques livres grecs que les rats rongeaient,  les barbares » !

    Quant aux personnages, on peut être assuré que Juvénal les a vus, car c’est par les yeux d’abord que les choses le prennent. Pourquoi a-t-il écrit des satires ? Il nous le dit lui-même : « Quand Moevia, la gorge au vent, descend dans l’arène et plante son épieu dans le flanc d’un sanglier d’Etrurie ; quand je vois la fortune de tous nos patriciens  effacée par l’opulence de ce drôle, qui jadis, au temps de ma jeunesse, a fait crier ma barbe sous mon rasoir ; quand un faquin, sorti de la canaille d’Egypte, un esclave de Canope, un Crispinus en un mot, ramène fièrement sur son épaule la pourpre tyrienne, et agite pour les rafraîchir ses doigts qui portent des bagues d’été, des bagues plus lourdes accableraient sa délicatesse, oh !alors ! il est malaisé de ne pas écrire des satires ». En fait, il est moins saisi par la pensée du vice que par son image, et le désordre moral le préoccupe moins dans ses effets et dans ses causes que dans le spectacle qu’il donne.

    La misère, la laideur, les flétrissures que marquent les basses passions sollicitent surtout son pinceau. Poètes faméliques, parasites aux dents longues, avocats sans causes, médecins sans clientèle, mendiants, voleurs, rôdeurs de nuit, voilà les modèles qu’il aime à reproduire. Presque seul il nous fait connaître les bas-fonds de la grande ville. Il s’arrête à la porte d’un palais et ne manque pas de prendre un croquis de ce pauvre client «  dont la tunique est sale et déchirée, la toge crottée, les souliers fendus, béants et couturés de cicatrices que signalent des reprises faites avec du gros fil ».

    Une autre fois, avec une sorte d’emportement, il va se complaire à étaler  la décrépitude du vieillard, proie des coureurs d’héritage. Même l’histoire ne lui en impose pas, notamment quand il parle d’un certain  Annibal qui, porté sur un éléphant, marche sur Rome après toutes ses victoires. « Oh ! la bonne tête, l’excellente caricature que ce borgne juché sur sa grosse bête de Gétulie » ! Parfois aussi, pour faire ressortir ces grotesques ou repoussantes figures, Juvénal évoque avec une singulière puissance les grandes images épiques, par exemple quand il fait revivre, en regard des femmes frivoles et perverties de son époque,  la matrone romaine des temps héroïques.

    Mais à côté de cet éclat pittoresque, ces satires ont aussi un mouvement oratoire. Juvénal, comme nous le savons, déclama jusqu’à la quarantième année. De l’école il garda quelques habitudes fâcheuses, surtout la tendance à tout exagérer, à sacrifier la mesure à l’effet. Mais de ses longues études d’orateur il avait aussi retenu une allure ample, régulière et rapide. Ses pièces sont toutes d’une composition simple et l’intérêt y est habilement et fortement gradué. Avec Juvénal, il y a le plaisir de voir développées des idées claires dont on avait  deviné l’enchaînement, mais auxquelles un grand artiste donne le mouvement et la vie. Bien plus, dans chacune des parties qui forment ces ensembles, le poète observe une  constante progression et comme un crescendo continu.

    Dans sa dixième satire il veut faire ressortir la folie des vœux que forment les hommes : entre autres choses, ils demandent aux dieux une longue vie, ce qui pour Juvénal est pure folie, car vouloir vieillir est à ses yeux se condamner à toutes les infirmités de la hideuse décrépitude. Il va même jusqu’à dire que l’intelligence même abandonne le vieillard. Et si la vie est vraiment très longue, comme par exemple Priam, celui-ci « eut la douleur  de  voir tout s’effondrer autour de lui, l’empire d’Asie croulant sous le fer et la flamme », ajoutant ensuite que « soldat aux pas tremblants, il pose la tiare, prend les armes et s’abat au pied de l’autel du grand Jupiter, immolé comme un vieux bœuf qui, devenu un objet de dédain pour l’ingrate charrue, présente au couteau de son maître son cou lamentablement décharné ». Quel tableau plus funèbre après tant d'images de deuil et quelle conclusion plus poignante après tant d’idées lugubres ? Et oui, c’est tout cela Juvénal !

    Michel Escatafal

  • A propos de l’œuvre de Perse

    Le caractère des Satires

    Etudions à présent le caractère des Satires dans lesquelles Perse étudie les mœurs, mais à la façon des philosophes, ce qui signifie qu’il ne fait pas d’études de mœurs comme les poètes et les artistes. On donnait aux écoliers, dans l’ancienne université, des exercices qu’on nommait des éthopées : il fallait peindre l’orgueilleux, le prodigue, l’ambitieux, etc. Les peintures de Perse ressemblent à des compositions de ce genre traitées par un élève de talent supérieur. Tout y est général et abstrait, et les personnages n’ont pas de date : cet hypocrite qui tout haut demande aux dieux « bon sens, bonne renommée, bonne foi », et tout bas sollicite la mort d’un oncle à héritage, n’est d’un temps, d’aucun pays.

    Où donc Perse a-t-il vu ces grands qui ont la présomption de s’occuper des affaires publiques et dont il nous parle dans sa quatrième satire ? Etait-ce à Rome ? Non, il s’est souvenu d’un entretien de Socrate et Alcibiade. Gourmands, avares, ne sont point tracés d’après le modèle vivant. Perse a étudié les caractères généraux de leur vice dans les livres de morale, ayant entrevu leurs traits dans Horace, Lucilius, ou les comiques Eupolis, Aristophane, dont il prétend relever, mais il ne les a pas vus chez eux ou dans la rue.

    Très préoccupé, très passionné par la politique, comme le monde au milieu duquel il vivait, il a, paraît-il, rempli son livre d’allusions. C’est par là que ce livre était actuel, par là qu’il eut un grand succès près des contemporains.  Mais ces allusions forcément très voilées, sont presque toutes perdues pour nous. Nous n’entrevoyons que quelques railleries sans grande portée contre la métromanie de Néron. Il est pourtant un portrait que Perse a enlevé avec verve et à qui il a donné du relief : c’est celui du centurion, du soudard grossier, couvert de varices et velu comme un bouc qui, d’un rire épais insulte les philosophes et les rêveurs, en attendant de leur porter l’ordre de s’ouvrir les veines : ce personnage, on le connaissait bien dans la maison de Thraséa.

    Mais le plus souvent les Satires de Perse ne sont que des déclamations morales, qui ont de l’intérêt pourtant, parce qu’elles décèlent une âme ardente, sincère et élevée. Ce sont de beaux vers que ceux où il déplore la dépression des caractères, l’abaissement des âmes : « Ô cœurs penchés vers la terre, Oh ! que vous êtes vides des pensées d’en haut ». Ce sont aussi de beaux vers que ceux où il nous dit son idéal : « Une âme affermie dans les sentiments de la justice et du droit, un cœur qui ne cache en ses replis aucune pensée mauvaise, un caractère auquel l’honneur a donné sa généreuse trempe ». Ce sont encore des beaux vers que ceux où il nous montre le châtiment des tyrans, « séchant de regret en voyant la vertu qu’ils ont abandonnée », pris d’angoisse et se disant tout bas : « Je suis perdu, je tombe, je tombe » !

    Quelquefois la pensée s’éclaire d’une allégorie dramatique, comme dans la scène du marchand placé entre la Cupidité et la Paresse. D’autres fois elle éclate en apostrophes éloquentes : « Vends ton âme à l’intérêt ; brocante ; cours à tous les bouts de la terre…Double ton avoir ; c’est fait ? Triple, quadruple, décuple ta fortune. Va toujours »…  Par malheur l’haleine est courte et le souffle manque vite au poète.

    Le goût de Perse et son style

    Les excellents maîtres de Perse  lui donnèrent un goût vigoureux et sain. Ses auteurs préférés, ceux qu’il cite et qu’il imite, sont les poètes de l’ancienne comédie grecque, Lucilius et Horace. Sa première satire contient des critiques très vives contre l’affectation des littérateurs de son temps. Il raille les imitateurs des poètes alexandrins qui, après Ovide, s’attardent encore aux descriptions fabuleuses et aux récits mythologiques, s’obstinant  à «  faire bouillir le pot-au-feu de Procné ou celui de Thyeste ». Il ne ménage pas ceux qui veulent mettre l’archaïsme à la mode « lisant la Briséïs d’Attius et ses vers boursouflés ou Pacuvius et sa barbare Antiope ».

    A son gré, ces poètes insipides sont responsables « de l’affreux gâchis qui règne dans notre langue, et de ce jargon, la honte de notre temps ». Il signale, comme un danger, cette enflure que les Espagnols, frais débarqués à Rome, allaient mettre à la mode, cette poésie « qu’on fait ronfler avec de robustes poumons ». De plus nous savons  par lui-même quel était son idéal : « Toi, se fait-il dire par son maître Cornutus, tu t’en tiens au langage de tous ; tout ton mérite est dans la vivacité du tour, dans l’agrément uni à la simplicité ; c’est sur un ton naturel que ta critique fait pâlir le vice, et, tout en se jouant, le perce de ses traits.

    Il faut considérer que, dans ces vers, Perse nous a dit plutôt ce qu’il voulait faire que ce qu’il a fait. Ses principes de critique sont excellents, mais, en écrivant, il ne sait pas les appliquer. Rien de plus heurté, de plus décousu que la composition de ses différentes pièces : à chaque instant il rompt la trame des idées au point qu’on est fort en peine de donner à chacune de ses satires un titre qui lui convienne exactement, tant leur sujet est peu arrêté et peu précis. De là sans doute, plus encore que de son langage, vient la proverbiale obscurité de son style. Sans doute, cette obscurité, on l’a très ingénieusement excusée en disant que, même en écrivant, il ait voulu transporter jusque dans son style les habitudes de sa vie morale,  mais il n’en est pas moins vrai que Perse, intéressant par la pureté de sa vie, la sincérité de ses convictions, l’élévation de ses doctrines, qui éclairent parfois ses satires de belles lueurs de talent, reste en dernière analyse un méchant écrivain.

    Michel Escatafal

  • Perse : rien dans sa vie ne le préparait à la satire

    S’il est vrai que la satire vit surtout d’observations, que le talent du poète satirique se fortifie et se développe par la variété des relations et des rencontres, rien dans la vie de Perse ne semblait le préparer au genre qu’il a traité. Perse, né en 34 en Etrurie, passa son  enfance à Volaterra. Son père étant mort quand il avait six ans, son éducation fut dirigée par sa mère Fulvia Sisenna. Amené par elle à Rome vers sa douzième année, il y entendit les leçons des maîtres les plus célèbres, le grammairien Palémon qui lui apprit les règles de la poésie, le rhéteur Verginius Flavius dont les déclamations enthousiasmaient si fort la jeunesse, qu’il devint suspect au pouvoir et fut exilé.

    A quinze ans Perse eut pour  maître de philosophie le stoïcien Cornutus (exilé par Néron parce que n’ayant pas suffisamment apprécié ses vers) : ce fut pour le jeune homme une heure décisive, son âme et son esprit avaient trouvé un guide, sa vie une direction, et il devint comme le pupille de Cornutus.  « Le jour, écrit-il à son maître, où je quittai la pourpre qui protège l’enfance…et suspendis ma bulle d’or en offrande à mes lares court-vêtus…, je me soumis à ta discipline. Grâce à toi, la philosophie, cette fille de Socrate, ouvrit ses bras à ma jeunesse…ton art façonna mon âme, ton pouce lui donna sa forme ».

    Les enseignements de Cornutus étaient soutenus par les exemples que Perse trouvait autour de lui : il était de l’intimité de Thraséa, ce sage sans arrogance, qui, sous Néron, sut bien vivre et bien mourir. Il fut entouré par un cercle de nobles femmes, sa mère, sa sœur, qu’il aimait d’une tendresse exemplaire, Arria, la femme de  Thraséa qui voulut partager la mort de son mari, Fannia, sa fille, qui plus tard suivit son époux, Helvidius Priscus, dans l’exil.

    Rien que de pur dans ce milieu, rien que de grave dans cette famille dont tous les membres  s’étaient destinés à la proscription. Perse ne sortit pas de ce monde de choix. Il avait connu Lucain à l’école, mais il ne semble pas que leurs relations aient continué. On le mit en rapport avec Sénèque, mais ce philosophe brillant et mondain, ne lui inspira que de la défiance. Il vécut ainsi à l’écart des hommes de son temps, ne connut d’eux que ce qu’il en entendait dire par ses parents et par son maître. Epris de rêve d’humanité, d’idéale vertu, au milieu de cette société violente et corrompue, il mourut à vingt-huit ans (en 62), laissant le souvenir d’une vie sans tache, d’une pureté unique.

    Il avait composé divers écrits que Cornutus, institué par lui légataire de ses ouvrages et d’une partie de sa fortune, jugea indignes d’être conservés. De son élève, il publia seulement, aidé dans cette tâche par le poète Césius Bassus, les six satires que nous avons. La première est dirigée contre les travers littéraires du temps, la seconde contre l’hypocrisie, la troisième contre la paresse,  la quatrième contre la présomption des grands, la cinquième traite de la vraie liberté et la sixième attaque l'avarice.

    Michel Escatafal