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Littérature et histoire - Page 11

  • Buffon : son génie égalait la majesté de la nature

    littérature,histoireJean-Louis Leclerc de Buffon est né le 7 septembre 1707 à Montbard (Côte d’Or) et mort à Paris le 16 avril 1788. Dés 1739, après avoir publié d’importants travaux, il entrait à l’Académie des Sciences et était nommé intendant du Jardin du roi (aujourd’hui Jardin des plantes). C’est alors qu’il conçut le plan de son Histoire naturelle, dont les trois premiers volumes consacrés à la Théorie de la terre, et les douze suivants, qui contiennent l’histoire naturelle de l’homme et des quadrupèdes vivipares, parurent de 1749 à 1767. Puis vinrent neuf volumes consacrés aux oiseaux, cinq aux minéraux et enfin sept volumes de suppléments, dont la publication ne fut achevée qu’après sa mort, et dont le cinquième, les Epoques de la nature,  peut passer pour ce que Buffon a produit de plus remarquable et pour un des grands chefs d’œuvre de notre langue.

    En disant que son génie égalait la majesté de la nature, les contemporains de Buffon semblent s’être bien rendu compte à la fois du caractère de son talent  et du but qu’il s’était proposé. Avant de prétendre louer ou blâmer l’ordre qu’il a suivi dans son étude des animaux, il faudrait d’abord s’être fait une opinion sur la question de savoir si les genres et les classes ont été créés par la nature, ou si ces divisions ne sont que l’ouvrage de notre esprit. Mais ceux mêmes qui se sont étonnés de voir qu’en dehors des discours généraux qu’elle renferme, cette grande Histoire naturelle ne se compose que d’une suite de monographies, ont justement admiré  néanmoins le sentiment profond que Buffon a toujours gardé de l’unité du plan de la nature et de la continuité de ses efforts. En outre il a voulu proportionner à l’idée qu’il s’était fait de la magnifique ampleur de son sujet, son style. Un style, dont la noblesse soutenue est le caractère, non pas exclusif, mais dominant.

    Dans les Epoques de la nature (septième et dernière époque), il y a un passage consacré aux premiers hommes où plusieurs des traits de cette peinture si vivante, si abondante, et si précise des temps préhistoriques se trouvent déjà dans l’admirable tableau que Lucrèce avait lui-même tracé dans le cinquième livre de son poème de la Nature.

    Dans l’Histoire naturelle (des Oiseaux), il y a la monographie de l’oiseau-mouche qui est vraiment admirable,  avec une précision sur leur manière d’être diabolique, ce qui m’impose d’en reprendre les premières lignes : «  De tous les êtres animés, voici le plus élégant pour la forme, et le plus brillant pour les couleurs. Les pierres et les métaux polis par notre art ne sont pas comparables à ce bijou de la nature ; elle l’a placé  dans l’ordre des oiseaux, au dernier degré de l’échelle de grandeur, maxime miranda in minimis (c’est dans les plus petits que la nature est le plus admirable) ». Cette monographie a été dressée par l’abbé Bexon, Buffon n’ayant en fait rédigé que la rédaction définitive : « Nos jolis oiseaux-mouches vont donc commencer le sixième volume » dira Buffon dans une lettre à l’abbé du 3 août 1778. Par ailleurs, j’ai découvert en lisant ce qui est écrit sur l’oiseau-mouche que « pour le volume les petites espèces de ces oiseaux sont au-dessous de la grande mouche asile (le mot asile vient du latin asilus qui signifie taon) pour la grandeur, et du bourdon pour la grosseur ».

    Toujours dans l’Histoire naturelle (Discours sur la nature des animaux), j’ai relevé dans l’étude qui est faite sur la société chez les animaux et chez l’homme une phrase qui a d’ailleurs suscité la polémique en son temps : « Toute habitude commune, bien loin d’avoir pour cause le principe d’une intelligence éclairée, ne suppose au contraire que celui d’une aveugle imitation ».  On a dit, en effet, que cette considération de Buffon était imprudente, et qu’elle pouvait se retourner contre l’homme. Cela dit, c’est se méprendre sur la vraie pensée de Buffon, comme il le démontre dans la suite du texte, où il explique que la formation de la société chez l’homme ne vient pas d’une habitude commune, mais au contraire d’un effort de la raison individuelle.

    Et si l’on avait besoin d’une confirmation, nous la trouvons dans cette phrase sur l’homme où il dit : « Il n’est tranquille, il n’est fort, il n’est grand, il ne commande à l’univers que parce qu’il a su se commander à lui-même, se dompter, se soumettre et s’imposer des lois ; l’homme, en un mot, n’est homme que parce qu’il a su se réunir à l’homme ». On pourrait disserter longuement sur cette admirable pensée, en faisant remarquer au passage qu’on n’a peut-être jamais rien dit de plus fort, de plus profond, de plus décisif sur le principe naturel et l’origine de la société.

    Enfin, on n’omettra pas de souligner que nous avons encore de Buffon un célèbre discours de réception à l’Académie française (1753), le Discours sur le style, et des Lettres. En outre il serait injuste de ne pas associer, pour une certaine part, à la gloire de Buffon ses principaux collaborateurs, les naturalistes Daubenton (1716-1799), Bexon (1748-1784) dont j’ai parlé précédemment, Baillon (1742-1802), et surtout Guéneau de Montbeillard (1720-1785), qui a participé principalement à l’Histoire des oiseaux, puis plus tard à l’Histoire des insectes.

    Michel Escatafal

     

  • Madame du Deffand ou l'excellence dans le genre épistolaire

    Mme du Deffand.pngNée le 25 septembre 1697 au château de Chamrond (Saône-et-Loire), morte le 23 aout 1780 à Paris, Marie de Vichy-Chamrond, devenue par son mariage (1718) marquise du Deffand, sut, même après être devenue aveugle (1753), rassembler dans son salon les personnages les plus illustres de son temps. Elle a laissé des Lettres fort nombreuses adressées à Voltaire, d’Alembert, Montesquieu, le président Hénault (1685-1770) dont elle fut la maîtresse, membre de l’Académie française qui publia un célèbre Abrégé de l’Histoire de France (1744), Horace Walpole (1717-1797), fils du ministre anglais Robert Walpole, apprécié pour sa finesse d’esprit et lui-même auteur d’une correspondance célèbre,  la duchesse du Maine, la duchesse de Choiseul et bien d’autres encore.

    A propos du reproche que lui ont fait certains de ses contempteurs, il est quand même à noter que Madame du Deffand parle trop souvent de Madame de Sévigné pour qu’on puisse croire que la préoccupation de rivaliser avec cette femme célèbre ait été tout à fait absente de son esprit. En fait, elle a certainement été, après elle, la femme de France qui a le mieux justifié l’éloge singulier que La Bruyère a donné aux femmes, d’exceller dans le genre épistolaire. Il est vrai que chez elle le récit et la discussion, les jugements et les portraits sont d’une aisance et d’une vivacité remarquables. En outre, non seulement son style  est à la fois très sobre, très pur et très pittoresque, mais rien n’est plus attachant que de suivre, à travers tant de lettres, le développement du caractère de cette pauvre femme  infirme, sans foi religieuse, et sans confiance dans les sentiments affectueux des hommes. En fait, elle dut attendre la vieillesse pour connaître les douceurs de l’amitié, ne les goûtant même pas alors sans mélange, et fut toute sa vie, et de plus en plus, en proie à l’ennui, ce mal affreux et dévorant dont elle parle elle-même si souvent et si amèrement.

    Dans les Lettres  à Walpole, il y a celle sur Montaigne avec cette phrase : « Le je et le moi  sont  à chaque ligne : mais quelles sont les connaissances qu’on peut avoir, si ce n’est pas le je et le moi ? Allez, allez mon tuteur, c’est le seul bon philosophe et le seul bon métaphysicien qu’il y ait jamais eu ». A noter que « le tuteur » est le nom que donne Madame du Deffand par plaisanterie à Horace Walpole, bien plus jeune qu’elle, comme elle appelait « grand-maman »  la  jeune duchesse de Choiseul (1736-1801). Cette dernière, pleine d’esprit, de bon sens et de bonté, fut considérée comme « un ange » par la société de son temps. Bien qu’elle fût beaucoup plus jeune qu’elle, Madame du Deffand l’appelait effectivement sa grand-maman, signe qu’elle faisait grand cas de sa sagesse. Dans une autre des Lettres à Walpole sur l’ennui, elle parle de « ma chère compagne la Sanadona ». Mademoiselle Sanadon était sa dame de compagnie, parente du savant jésuite Sanadon (1676-1733), auteur d’élégantes œuvres latines.

    Dans les Lettres à Voltaire, elle s’adresse à lui en  écrivant : « Je vous en demande très humblement pardon, mais je vous trouve un peu injuste sur Corneille ». Cette lettre datée du 18 juillet 1764 a été écrite alors que Voltaire  venait de publier ses Commentaires sur Corneille, dans lesquels, en dépit de la justesse de certaines critiques et de certains aperçus, on a pu relever un trop grand nombre d’observations minutieuses  à l’excès, mesquines et souvent injustes. Cependant Madame du Deffand n’a jamais caché avoir plus d’admiration pour Racine que pour Corneille. En effet, pour elle, « le style de Racine est enchanteur et continument admirable. Corneille en revanche n’a « que des éclairs, mais qui enlèvent et qui font que, malgré l’énormité de ses défauts, on a pour lui du respect, de la vénération ».

    Un dernier mot enfin, pour noter que  dans sa Correspondance inédite, il y a une lettre du 16 juillet 1769, adressée à Voltaire, alors à Ferney, qui confirme que Madame du Deffand conserva toute sa vie un goût très vif pour la musique de l’école française, dont les deux grands maîtres étaient Lulli et Rameau. En revanche elle avait des préventions exagérées contre les productions plus savantes de l’école italienne et aussi, quand ils commencèrent à être connus en France (1774), contre les opéras de Gluck.

    Michel Escatafal

     

  • Montesquieu n'est pas seulement l'homme d'un seul livre

    littérature; histoireNé le 18 janvier 1689 au château de la Brède, près de Bordeaux, mort le 10 février 1755 à Paris, Charles de Secondat, baron de Montesquieu, hérita dès l’âge de vingt-sept ans de la charge de président à mortier au parlement de Bordeaux. Il publia d’abord quelques opuscules de genres divers et donna en 1721 ses célèbres Lettres persanes, sorte de roman satirique par lettres, dans lequel il fait le tableau et souvent le procès non seulement des ridicules et des travers, mais des institutions et des mœurs politiques et administratives, ainsi que des croyances de son temps.

    Il y fait preuve, non peut-être de beaucoup de finesse dans la plaisanterie, mais d’un sentiment merveilleux de ce qui s’agitait encore confusément  dans l’esprit de cette société nouvelle, qui prit, pour ainsi dire, à la lecture de ce livre, conscience d’aspirations jusque-là indistinctes. Reçu à l’Académie française en 1728, il employa trois ans à parcourir l’Europe, pour achever son éducation politique, et séjourna notamment près d’un an et demi (novembre 1729-1731) en Angleterre.

    C’est à son retour qu’il prépara, puis publia (1734), ses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, admirable dissertation dans laquelle il cherche à déduire de l’histoire du peuple romain quelques enseignements politiques d’un intérêt général, sorte de pierre d’attente du grand livre qui fut l’œuvre de toute sa vie et qui parut en 1748, l’Esprit des lois. A vrai dire, c’est moins un livre qu’une suite d’études de législation comparée, dont il n’a pas paru toujours facile de saisir l’unité, mais qui est dominée par une idée féconde et très claire, et inspirée partout d’un généreux sentiment de modération et, comme on a dit plus tard, de libéralisme.

    Le style de Montesquieu est d’une précision aiguisée qui le plus souvent sert admirablement la pensée, mais qui trahit à l’excès le travail et parfois la recherche. Outre ses trois grands ouvrages, Montesquieu a encore publié plusieurs opuscules, dont les plus célèbres sont le Dialogue de Sylla et d’Eucrate (écrit probablement vers 1722, publié en 1745) morceau historique qui, sous une forme un peu tendue, développe des idées intéressantes, et un assez fade poème en prose, le Temple de Gnide (1724).

    Dans l’Esprit des Lois, j’ai bien aimé le passage sur Alexandre le Grand et les réflexions de Montesquieu sur Charles XII (1682-1718), roi de Suède, ce dernier étant le type du conquérant chevaleresque et sans génie, dénué de tout sens de la réalité politique. Alexandre au contraire est le modèle du conquérant, qui apporte dans son entreprise plus de génie politique encore que de vaillance ou de courage, et dont les triomphes sont également profitables au vainqueur, au vaincu et au genre humain tout entier. Il est en somme tout le contraire de l’opinion vulgaire, qui le représente comme un conquérant uniquement soucieux d’acquérir une vaine gloire et de satisfaire un fol orgueil. Montesquieu le prouve dans ce passage en précisant qu’Alexandre « prit les mœurs des Perses, pour ne pas désoler les Perses en leur faisant prendre les mœurs des Grecs ».

    En cela Montesquieu est différent de presque tous les historiens qui ont reproché à Alexandre d’avoir, après ses victoires, oublié la simplicité macédonienne pour le faste des rois de l’Asie, ce qui dans l’esprit de Montesquieu est une marque supplémentaire du génie d’Alexandre. C’est aussi très moderne comme jugement, car chaque fois que les conquérants dans la période récente ont voulu bouleverser dans le pays envahi les mœurs du pays ou leurs coutumes héréditaires ou religieuses, ils ont été confrontés à des problèmes insolubles. Les exemples soviétiques et plus encore occidentaux en Afghanistan en sont un témoignage éloquent, rappelant par là un peu de ce que Montesquieu disait des Romains qui « conquirent tout pour tout détruire ».

    Mais en dépit de son génie et de sa sagesse, Alexandre n’en était pas moins homme, donc capable de  « mauvaises actions » comme l’écrit Montesquieu, au point qu’il « brûla Persépolis et tua Clitus ». Pour mémoire Clitus, pendant l’ivresse d’un festin, fut tué par Alexandre parce qu’il avait osé élever la gloire de son père, Philippe de Macédoine, au-dessus de la sienne (328 av. J.C.).  Ce fut également après une orgie qu’il donna l’ordre de brûler Persépolis (330 av. J.C.), capitale de l’empire perse, qui heureusement ne fut détruite qu’en partie. Mais, compte tenu du fait qu’il rendit célèbre ces « mauvaises actions » par son repentir, Alexandre fut absous par Montesquieu qui, un peu plus loin, fit la comparaison avec César en écrivant : « Quand César voulut imiter les rois d’Asie, il désespéra les Romains pour une chose de pure ostentation ; quand Alexandre voulut imiter les rois d’Asie, il fit une chose qui entrait dans le plan de sa conquête ».

    Bien entendu on ne peut pas passer sous silence dans la lecture de l’esprit des Lois, ce qui a trait à la constitution de l’Angleterre.  D’entrée, Montesquieu annonce le chapitre relatif à cette constitution en affirmant : « Il y a une nation dans le monde qui a pour objet direct de sa constitution la liberté politique. Nous allons examiner les principes sur lesquels elle se fonde. S’ils sont bons, la liberté y paraîtra comme un miroir ». Et cette liberté il la définit en disant qu’elle « ne consiste point à faire ce que l’on veut », car « la liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent ». Et il termine cette sorte de préambule en évoquant l’abus de pouvoir en affirmant : « Pour que l’on puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ». Et c’est d’autant plus vrai « que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. Qui le dirait ! La vertu même a besoin de limites ».

    Dans ce chapitre il y a aussi un long passage sur les pouvoirs de la chambre des Lords, Cour Suprême de justice du royaume. En évoquant le droit des Communes d’accuser les ministres devant la chambre des Lords, que Montesquieu estime nécessaire parce qu’elle « n’a ni les mêmes intérêts qu’elle (la chambre des Communes), ni les mêmes passions ». Ce droit fut exercé notamment lors du procès de Strafford en 1641, lequel pendant dix-sept jours discuta seul, contre treize accusateurs qui se relevaient tour à tour, les faits qui lui étaient imputés. Certains effectivement méritaient une condamnation car le personnage, Lord d’Irlande, avait eu par le passé des attitudes tyranniques, mais d’autres furent exagérés et marqués du sceau de la haine. Cela étant, même si Montesquieu ne donne pas le résultat de ce procès, la modération des lords à son égard ne suffira pas à l’empêcher d’être décapité, le roi Charles 1er signant la sentence…au nom de la raison d’Etat.

    En résumé même si certains disent que Montesquieu fut l’homme d’un seul livre, l’Esprit des Lois, qu’il conquit la célébrité par un roman, les Lettres persanes, qui au fond est une préparation de l’Esprit des Lois, de même que Les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence sont surtout un chapitre supplémentaire de son grand ouvrage, Montesquieu restera pour la postérité un de nos plus grands auteurs. On pourrait lui reprocher aussi d’avoir été d’abord aristocrate et homme du monde avant d’être un citoyen, mais cela ne l’a pas empêché d’écrire dans ses pensées cette phrase : « J’aime les paysans ; ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers ». Preuve qu’il ne se faisait guère d’illusions sur le monde qu’il fréquentait !

    Michel Escatafal

     

  • Finalement Pompignan était quelque chose !

    littérature, histoireNé à Montauban le 10 août 1709, mort le 1er novembre 1784 à Pompignan (Tarn-et-Garonne), Jean-Jacques Le Franc de Pompignan, honnête homme et chrétien sincère, eut le grand malheur d’avoir Voltaire pour adversaire, et le tort de prêter le flanc à la critique par sa vanité et sa présomption agressive. Cela lui a valu, dans la satire de la Vanité, de voir Voltaire se déchaîner contre lui, avec ces derniers vers assassins : « Malheur à tout mortel, et surtout dans notre âge,/ Qui se fait singulier pour être un personnage »! Puis un peu plus loin : « Combien de rois, grands dieux ! jadis si révérés,/ Dans l’éternel oubli sont en foule enterrés !/ La terre a vu passer leur empire et leur trône./ On ne sait en quel lieu florissait Babylone ;/ Le tombeau d’Alexandre, aujourd’hui renversé,/ Avec sa ville altière a péri dispersé ;/ César n’a pas d’asile où son ombre repose./ Et l’ami Pompignan pense être quelque chose » !

    Il faut dire que Le Franc de Pompignan avait, lors de sa réception à l’Académie française (10 mars 1760), prononcé un discours qui était une véritable déclaration de guerre contre le parti philosophique, espérant par-là, disait-on, se faire choisir par le roi et le dauphin pour diriger l’éducation des enfants de France. Voltaire répondit à cette provocation par une série de petits pamphlets acérés comme des flèches empoisonnées, et par cette mordante satire, dont le dernier vers fut populaire du jour au lendemain, et ruina d’un coup les ambitions du présomptueux Marquis de Pompignan.

    Néanmoins Le Franc de Pompignan n’en a pas moins été un poète de talent estimable. S’il n’a pas l’élégance et l’harmonie soutenue de Jean-Baptiste Rousseau, quelques unes de ses Poésies sacrées (1751) sont vraiment chaleureuses et dénotent un vif sentiment des beautés originales de la poésie biblique. Le Franc de Pompignan a encore donné, avec succès, entre autres ouvrages, une tragédie de Didon, représentée pour la première fois sur le théâtre de la Comédie française, le 21 juin 1734, qui connut un vrai succès.

    Parmi les Poésies sacrées, il faut retenir plus particulièrement les Prophéties, notamment cette traduction d’Ezéchiel sur la résurrection des morts, qui a fait dire à Eugène Manuel (1823-1901), poète et homme politique, que « si Le Franc avait été souvent inspiré comme il l’est dans les deux strophes de cette fantastique évocation, on pourrait peut-être le placer au-dessus de Jean-Baptiste Rousseau. Ces strophes, pour le mouvement et le pittoresque, sont supérieures à presque toute la poésie lyrique du dix-huitième siècle ». Et nous pourrions ajouter que l’on peut apprécier encore mieux cette belle traduction d’Ezéchiel en la comparant à celle que Lamartine a donnée du même passage dans ses Premières Méditations (la Poésie sacrée). Les vers de Lamartine sont évidemment élégants et harmonieux, mais ils sont loin d’avoir autant de vigueur et de couleur que ceux du Marquis de Pompignan.

    Il convient de citer encore de ce poète une strophe, qui fut longtemps célèbre, de son Ode Sur la mort de J-.B. Rousseau (Odes), remarquable d’harmonie, au point qu’elle fit l’admiration de Voltaire. C’est dire ! « Le Nil a vu sur ses rivages/ De noirs habitants des déserts/ Insulter par leurs cris sauvages/ L’astre éclatant de l’univers./ Cris impuissants ! fureurs bizarres !/ Tandis que ces monstres barbares/ Poussaient d’insolentes clameurs,/ Le dieu, poursuivant sa carrière,/ Versait des torrents de lumière/ Sur ses obscurs blasphémateurs ».

    Michel Escatafal

     

  • Voltaire, le poète

    Après avoir étudié Voltaire sur un plan général, nous allons parler de Voltaire poète à travers quelques œuvres marquantes, à commencer par les Epîtres. Parmi celles-ci, il y a celle relative au souvenir d’un ami très cher, Lefèvre de La Faluère, conseiller au Parlement, qui se faisait appeler du nom de sa mère, Génonville.  Ce jeune homme, l’un des plus brillants et des plus chers compagnons de jeunesse de Voltaire, mort à l’âge de vingt-six ans, en 1723, victime d’une maladie très courante à l’époque, la petite vérole, a inspiré à Voltaire ces vers remarquables : « Loin de nous à jamais ces mortels endurcis,/ Indignes du beau nom, du nom sacré d’amis,/ Ou toujours remplis d’eux, ou toujours hors d’eux-mêmes,/ Au monde, à l’inconstance ardents à se livrer,/  Malheureux, dont le cœur ne sait pas comme on aime,/ Et qui n’ont point connu la douceur de pleurer ! »

    Dans une autre pièce des Epîtres, intitulée L’auteur arrivant dans sa terre près du lac de Genève, composée au mois de mars 1755, il y a un passage plus que surprenant de Voltaire où il évoque Virgile et Auguste, en des termes plutôt injurieux, Virgile étant traité de « chantre flatteur du tyran des Romains », même si au vers suivant il est jugé comme « l’auteur harmonieux des douces Georgiques ». En fait pour Voltaire,  Auguste est surtout un despote qui a imposé sa dictature tout autour de la Méditerranée, ce que Voltaire n’accepte pas au nom de la liberté des peuples. D’ailleurs, un peu plus loin, il vante la défense de l’indépendance des Suisses contre Charles le Téméraire (1476-1477), après avoir brisé au siècle précédent le joug de la domination autrichienne.

    Dans une autre épître composée en 1736, et adressée à la marquise du Châtelet (1706-1749), qui avait entre autres travaux scientifiques publié une traduction du principal ouvrage de Newton 1642-1727), Principes mathématiques de la philosophie naturelle, Voltaire aborde ce que l’on pourrait appeler la « philosophie de Newton ».  Il fait allusion à la théorie de la gravitation universelle, mais aussi à la gravitation qu’il appelle « l’âme de la nature », et, en parlant de « la robe étincelante », de la découverte de la décomposition de la lumière du soleil en sept couleurs simples. Peu après il reprendra  l’explication donnée par Newton sur le phénomène des marées, notamment le flux qui est causé par l’attraction de la lune et du soleil sur les eaux de la mer, avec l’eau qui cesse de monter  lorsque l’attraction de la lune et du soleil est égale au poids de cette eau, c’est-à-dire à l’attraction de la terre, ce que Voltaire traduit ainsi : « La mer entend sa voix. Je vois l’humide empire/ S’élever, s’avancer vers le ciel qui l’attire;/  Mais un pouvoir central arrête ses efforts:/ La mer tombe, s’affaisse et roule vers ses bords ». Bref, en lisant cette épître on apprend beaucoup de choses, certes bien connues des scientifiques, mais tellement éloignées des préoccupations du citoyen ordinaire. Cela est valable aussi pour  le phénomène des comètes, mais aussi pour les lois du mouvement de la lune ou la précession des équinoxes, ce que Voltaire traduit à sa façon…en nous obligeant à étudier de plus près tous ces phénomènes.

    Examinons à présent le passage de l’Henriade sur l’Angleterre, un pays que Voltaire (comme Montesquieu) a beaucoup admiré pour ses mœurs libérales, au vrai sens du terme, et son gouvernement constitutionnel. Rappelons que Voltaire, exilé dans ce royaume quand il publia sa Henriade (1728), traduit les éloges qu’il lui décerne, comme dans nombre de ses ouvrages de la même période (1728-1734), en critiques du gouvernement, des mœurs et des préjugés français. A propos de Français, Voltaire évoque Henri IV, le héros du poème, qui est allé demander du secours à la reine d’Angleterre, Elisabeth, secours que d’ailleurs il n’obtint pas réellement  dans les négociations sur la paix de Vervins entre la France et l’Espagne (1598). Fermons la parenthèse, pour noter que Voltaire était aussi très réaliste sur la société anglaise, faisant le constat que « l’éternel abus de tant de sages lois fit longtemps le malheur des peuples et des rois ». Pour mémoire il faut rappeler que la grande charte, fondement des libertés anglaises depuis 1215, n’empêcha pas la guerre civile d’éclater à plusieurs reprises en Angleterre. La guerre des Deux-Roses notamment, qui opposa de 1450 à 1485 deux branches des Plantagenêts, remplit une grande partie de la seconde moitié du quinzième siècle.

    Toujours dans La Henriade, on découvre une autre face de l’admiration de Voltaire pour l’Angleterre, à savoir son activité commerciale, et l’estime dans laquelle on y tenait les commerçants. A noter que Voltaire a consacré au commerce anglais la dixième de ses Lettres philosophiques (publiées en 1734), et qu’il dédia sa Zaïre (1732) à M. Falkener, « marchand anglais ». A ce propos dans la pensée de Voltaire, cette activité commerciale n’empêche pas l’Angleterre d’être en même temps la nation où les arts sont les plus honorés, et la première aussi par les succès guerriers. On comprend également qu’en feignant de peindre ce pays au temps d’Elisabeth, c’est surtout à l’Angleterre de son époque qu’il pense et qu’il veut rendre hommage, comme en témoignent ces vers : « Aux murs de Westminster, on voit paraître ensemble/Trois pouvoirs étonnés du nœud qui les rassemble,/Les députés du peuple, et les grands, et le roi,/ Divisés d’intérêts, réunis par la loi ;/ Tous trois membres sacrés de ce corps invincible,/ Dangereux à lui-même, à ses voisins terribles ». Quelques vers plus loin, quelque peu obséquieux, il en profite pour faire un éloge délicat du roi régnant à cette époque, Georges II, célèbre pour les conflits qui l’opposèrent à son père, Georges 1er.

    Enfin, toujours dans ce registre, on peut citer dans les Poésies mêlées, des vers adressés (en 1743) à la Princesse Ulrique de Prusse, sœur de Frédéric II, mariée en 1744 à Adolphe-Frédéric qui devint roi de Suède en 1751, qui peuvent passer pour le modèle du madrigal : « Souvent un peu de vérité/ Se mêle au plus grossier mensonge :/ Cette nuit, dans l’erreur d’un songe,/ Au rang des rois j’étais monté ;/ Je vous aimais, princesse, et j’osais vous le dire !/ Les dieux, à mon réveil, ne m’ont pas tout ôté:/ Je n’ai perdu que mon empire ».  A noter que Frédéric II, lui-même écrivain, (Anti-Machiavel très prisé de Voltaire), poète et musicien,  fit une réponse impolie  à ce madrigal, symbole d’une certaine manière des relations compliquées entre les deux hommes, au point que Voltaire fut emprisonné quelque temps à Francfort (1753), sans pour autant que la rupture soit consommée entre le monarque et le philosophe, puisqu’après s’être installé en Suisse, Voltaire reprendra sa correspondance avec le roi de Prusse.

    Michel Escatafal