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Littérature et histoire - Page 9

  • La Thébaïde et les Sylves

    La Thébaïde

    Quand on songe que Stace avait mis dans ce poème épique ses plus chères ambitions, qu’il y donna douze ans de sa vie, on est attristé en constatant la disproportion entre l’effort et le résultat. D’un mot, il manque à la Thébaïde non pas seulement l’intérêt véritable, mais tout simplement un intérêt. Etéocle et Polynice, les héros, paraissent à peine et n’ont pas de caractère. Les différents personnages figurent tour à tour, ont chacun leur chant et leur épisode, mais aucun d’eux ne nous retient et ne nous attache. Enfin l’action traîne en longueur, car le poète n’a pas su engager le drame : « Par lequel de tant de héros commencerai-je, ô Clio ? dit-il au début…j’hésite entre le fougueux Hippomédon, faisant reculer le peuple devant une digue d’ennemis immobiles, et la mort tant pleurée du bel Arcadien et l’horreur de chanter Capanée ».

    Et de cette hésitation, Stace n’en sort point : il multiplie les digressions, songes, jeux, etc., accumule les discours, mais ne peut se faire illusion à lui-même : au chant sept, il introduit Jupiter et le maître des dieux déclarant que les évènements marchent d’un pas trop lent, se prend à gourmander Mars : « Maintenant il oublie son ardeur belliqueuse, il diffère sa vengeance;  mais s’il ne hâte le moment de combattre … qu’il me rende ses chevaux, son épée, et qu’il perde son droit du sang ; j’ordonnerai que la paix règne partout ; Pallas suffira pour la guerre de Thèbes ».  Cela étant,  Jupiter a beau dire, l’action ne se hâte pas davantage  et quand le dénouement vient, on se dit qu’il aurait pu être indéfiniment retardé.

    De plus on sent que le poète ne sait pas prendre partie entre deux écoles de poésie, l’école de Lucain, qui veut être moderne, et l’école alexandrine, qui reste attachée aux anciens sujets et aux procédés d’Appolonius.  Au lieu de se rendre indépendant de l’une et de l’autre, il emprunte à celle-ci son merveilleux usé, ses amplifications mythologiques, à celle-là son goût des épisodes romanesques et des détails horribles : ce pauvre poète, spirituel et doux, étale des spectacles hideux, des scènes de furieuse férocité. Par exemple Tydée se faisant apporter la tête de Ménalippe : « Il la prend de la main gauche, et contemple avec une joie sauvage ces yeux hagards que la mort n’a pas encore rendus immobiles… et bientôt on le voit, tout couvert du sang de cette tête coupée et souillant ses lèvres de sang tiède encore ».

    En vérité la Thébaïde n’est rien d’autre qu’une série de morceaux brillants, et il n’y a pas d’intérêt dans ce poème parce qu’il n’y a pas d’unité. Et ce défaut on se l’explique aisément, si l’on songe qu’en composant son œuvre, Stace en débitait des morceaux dans les lectures publiques. Il fallait plaire à l’auditoire, et celui de demain pouvait ne pas ressembler à celui d’hier. De là ce manque d’harmonie dans le goût déjà signalé. Du moins devant ce public d’un jour Stace obtint des succès très vifs. Lorsqu’il devait faire une lecture, Rome, nous dit Juvénal, était en joie. Dans ces séances rapides on n’avait pas à s’inquiéter de la composition, du développement des caractères. On goûtait l’ingéniosité des détails, l’habileté du style, la dextérité de la versification. Nous retrouvons encore dans la Thébaïde quelque   chose de cela, mais nous jugeons que ce n’est pas suffisant pour une épopée.

    Les Sylves

    En fait le vrai talent de Stace s’exprime dans ces pièces rapides qu’il écrivait aujourd’hui sans penser à demain. Il s’y montre avec toute sa facilité d’improvisateur napolitain, prompt à saisir les couleurs et les formes, et habile à les fixer dans une description nette et brillante. C’est à lui qu’il faut recourir si l’on veut avoir quelque idée de ces merveilleuses villas que les riches Romains faisaient alors construire dans des sites charmants. Il suffit de voir par exemple la peinture de la maison de Pollius Félix, qui fut son mécène,  à Sorrente. Délicatement artiste, il s’enchante à la vue des objets d’art qui parent ces somptueuses demeures, nous les fait goûter, et ce d’autant plus aisément qu’il aidait sans doute leurs possesseurs à s’aviser de leur beauté. Nonnius Vindex avait pour surtout de table une statuette d’hercule, œuvre de Lysippe. Elle a ravi Stace d’une admiration intelligente et communicative : « Le protecteur de notre table était un Hercule qui me plongea dans l’extase, et que mes yeux ne se lassèrent pas de contempler. Le travail en était si beau! Il y avait tant de majesté contenue dans des bornes si étroites!  Le Dieu ! M’écriai-je, voilà le Dieu ! Certes il posa devant toi, ô Lysippe, lorsqu’il t’arriva de le représenter si petit et de le faire concevoir si grand ».

    Parfois aussi, quand il est de loisir, il nous entretient de ceux qu’il aime,  pleurant  la mort de son père avec une émotion vraie. Il est aussi vraiment touchant dans l’épître qu’il adresse à Claudia sa femme : il voulait l’engager à quitter Rome et à venir à Naples avec lui. Pour la décider, il lui rappelle avec bien du charme leur longue union, leur dévouement mutuel, leurs communes affections et cette fille, si aimable, dont les épouseurs ne veulent pas parce qu’elle est pauvre : « A Naples, lui dit-il, l’hymen viendra pour elle, l’hymen avec tous ses flambeaux. N’en est-elle pas digne par sa beauté, par tous les dons du cœur et de l’esprit ? Soit qu’elle tienne le luth entre ses mains, soit qu’elle module avec la voix de son père des sons répétés par les Muses, soit qu’elle prête une nouvelle grâce à mes vers, ou qu’elle déploie la blancheur de ses bras dans une danse gracieuse, toujours sa vertu surpasse son esprit, et sa modestie ses talents ». Et la pièce se termine par une description des campagnes de Naples, où revivent frais et jeunes les souvenirs du pays natal.

    Dans ses Sylves, Stace ne voyait qu’un divertissement : « Le seul mérite qui recommande ces pièces, c’est celui de la rapidité, car aucune ne m’a coûté plus de deux jours : quelques unes même ont été faites de verve, dans l’espace d’une journée. J’ai bien peur qu’elles ne portent avec elles la preuve de ce que j’avance ». Où Stace se préoccupait  surtout des négligences, nous goûtons le naturel, et c’est ce qui nous fait préférer ces poésies fugitives aux grandes œuvres où il s’est essayé sans réel succès pour la postérité.

    Michel Escatafal

     

  • Stace fut au moins un merveilleux versificateur

    littérature, histoireAprès Lucain une nouvelle voie sembla s’ouvrir, car finalement personne ne s’engagea dans celle qu’il avait essayé de tracer. Valérius Flaccus (mort en 90), qui écrivit sous Vespasien et Domitien, Silius Italicus (26-101), qui vécut jusque sous le règne de Trajan, revinrent le premier à l’épopée mythologique, le second à l’imitation du cadre que Virgile avait fourni avec son Enéide. Valérius Flaccus suivait l’alexandrin Appolonius de Rhodes, dans ses Argonautiques (qu’il n’eut pas le temps d’achever), et Silius Italicus racontait la Guerre punique et gâtait le beau récit de Tite-Live en y mêlant un merveilleux de pure convention. L’un et l’autre restaient impuissants  à donner par le charme du style quelque intérêt à ces froides compositions. Stace, qui les suivit, ne laissa point une œuvre plus élevée ni plus forte, mais ce fut du moins un merveilleux versificateur et un homme d’esprit. C’était aussi un fort honnête homme, toutes ces qualités paraissant suffisantes pour qu’on s’intéresse à lui.

    Stace était né à Naples, peut-être en 45. Son père, après avoir fait des vers, avait ouvert une école à Rome et son enseignement y fut goûté. Il eut pour élèves les enfants des grandes maisons, et put y introduire son fils, dont la précocité le ravissait. A l’ordinaire, ses succès de professeur ne l’enrichirent point et, quand il mourut, le jeune Stace n’eut d’autre héritage que les couronnes paternelles gagnées dans les concours. Il fallait vivre : ses vers devinrent son gagne-pain. Il célébra l’empereur Domitien, laissant de lui le portrait le plus rose, le décrivant même, comme Martial (40-104), beau comme un archange, alors que Tacite et Pline le considéraient comme un personnage noir et d’un physique peu engageant. Stace chanta aussi les favoris de l’empereur, les villas de ses protecteurs, composa des épithalames, des éloges funèbres : triste besogne sans doute, mais que la nécessité explique.

    Marié de très bonne heure, Stace, qui semble avoir été une âme tendre, avait adopté un enfant. Sa femme, Claudia, veuve lorsqu’il l’épousa, amena dans la maison du poète une fille  qu’il aima comme si elle eut été sienne.  Pour que ces êtres chers ne connussent pas le besoin, trop de fierté eût été dangereuse, et il y aurait sans doute mauvaise grâce à reprocher au pauvre Stace ses flatteries, puisque ni l’ambition, ni l’intérêt ne les lui dictèrent. Des excès de travail délabrèrent assez tôt sa santé, ce qui lui donna le désir de quitter Rome et sa vie fiévreuse pour la rétablir. Ensuite il voulut revoir son pays de Naples, et ne tarda pas à y mourir (dans les années 90).

    Nous avons de lui la Thébaïde, son œuvre majeure du moins pour l’ambition qu’il y mit, épopée en douze chants, et l’Achilléide, poème épique inachevé. La Thébaïde a pour sujet la lutte entre Etéocle et Polynice, alors que dans l’Achilléide il voulait développer toute la légende d’Achille, et raconter la vie du héros avant le siège de Troie et après la mort d’Hector. Les deux chants qu’il a écrits  contiennent les aventures d’Achille à Scyros, jusqu’au moment où il est reconnu par Ulysse. Stace a aussi publié un recueil des Sylves (c’était le nom que les Romains donnaient à ce qu’on a appelé chez nous poésies fugitives). Ce recueil est composé de trente-deux pièces, divisées en cinq livres, écrites en mètres divers et traitant de sujets d’actualité fournis par la vie du poète, de ses protecteurs, de ses parents, de ses amis.

    Michel Escatafal

     

  • Lucain : la Pharsale

    Les défauts de la Pharsale

    Dès le temps de Néron, l’auteur d’un roman satirique qu’on croit être ce Pétrone, qui fut comme Lucain le favori d’abord, puis la victime du prince, signalait le défaut capital de la Pharsale : « Quiconque, disait-il, entreprendra de traiter un sujet aussi important que celui de la guerre civile, succombera infailliblement sous le faix, s’il ne s’y est préparé par un grand fonds d’études ». Or, le poème de Lucain est une véritable improvisation ; commencé quand le poète avait vingt-deux ans et était mêlé aux plaisirs de la cour, continué au milieu de la fièvre où le jeta son rôle de conspirateur, il ne put être ni médité, ni mûri. Lucain, comme tous ses contemporains, avait bien compris que la guerre civile était le plus grand évènement de l’histoire romaine, mais il ne sut voir ni pourquoi ni comment. Il réduit les causes de la guerre à la soif du luxe, à la corruption des mœurs, à la lutte entre les chefs, et il n’en saisit point les conséquences. La grandeur, il la place dans le détail matériel, dans le cadre du sujet, exagérant l’horreur des combats, décrivant des tempêtes à briser le monde, des famines à anéantir l’humanité. L’intelligence historique manque cruellement à ce poème historique.

    Cette œuvre improvisée est de plus une œuvre passionnée.Du jour où s’accomplit la rupture entre le poète et l’empereur, où Lucain se vit interdire les salles de récitation, il fut pris d’une violente rancune contre le tyran : il avait alors composé trois chants de Pharsale, et bien qu’on y puisse distinguer certaine préférence pour Pompée, il y traitait César sinon avec sympathie du moins avec impartialité. Dans le portrait qu’il fait des deux rivaux, au début du premier livre il se demande « lequel prit le plus justement les armes », et il laisse la question pendante. Mais à partir du quatrième chant, la Pharsale devient un véritable pamphlet. Lucain à travers César, veut atteindre Néron : il ne se préoccupe plus de la vérité des caractères. L’homme qu’il nous avait peint d’abord comme un ambitieux, mais un ambitieux de génie, se transforme en un effroyable maniaque, en une espèce d’ogre qui a toujours soif de meurtre et de sang.

    C’est ainsi qu’après la bataille de Pharsale « César contemple ces fleuves dont le sang précipite les ondes, et ces monceaux de cadavres qui atteignent le sommet des hautes collines ; il regarde ces tas de morts qui pourrissent et qui s’affaissent; il compte les peuples de Pompée, et puis fait disposer pour un festin ce lieu funèbre d’où il pourra reconnaître les traits, le visage des victimes ».  Description ô combien fausse, dans la mesure où tous les historiens s’accordent à dire que, pour l’époque, César était un homme qui n’aimait pas le sang pour le sang. En revanche tandis que Lucain avilit César, il s’efforce de grandir Pompée. C’était au premier chant un général usé, qui « dans un long repos a désappris la guerre », un vaniteux « qui ne sait plus que prodiguer des fêtes à la foule, se laisser aller au souffle populaire, et s’enivrer des applaudissements de son théâtre».

    Dans la suite Lucain veut nous le présenter partout comme un grand homme, mais les faits démentent ces attitudes et ces paroles de roi de tragédie. Qaund il parle, Pompée a plus d’emphase que d’éloquence, et il agit fort peu, mettant dans ses actes plus d’apparat que de noblesse. En fait il n’y a de grandeur que dans sa mort. A cette incohérence des caractères s’ajoute l’incertitude du plan. Cette épopée, intitulée la Pharsale, ne se termine point à la bataille de Pharsale (48 av. J.C.), se poursuivant jusqu’à la guerre d’Alexandrie. On imagine que Lucain eût voulu la conduire jusqu’à Munda (45 av. J.C.). En ce cas le sujet eût été l’histoire de l’agonie du parti républicain. Mais peut-on véritablement voir ce dessein dans ce que laissa Lucain, surtout dans les premiers chants ?

    L’originalité de la Pharsale

    Avec de tels défauts, l’œuvre de Lucain ne saurait nous attacher, mais elle nous saisit et ne nous permet pas, comme les épopées de ses contemporains, de demeurer indifférents. Comment ne pas reconnaître la hardiesse et la générosité de ce jeune homme qui voulut n’imiter rien ni personne, qui prétendit rompre ce lien de dépendance qui attachait la littérature romaine à ces Grecs dont il était pourtant tout nourri, et qui conçut l’espoir de faire jaillir la poésie de l’histoire nationale, rien que de l’histoire nationale ? En choisissant en effet ce sujet de la guerre civile, son dessein et son ambition furent de la traiter en ne cherchant l’intérêt que dans la vie réelle, dans les faits vrais, en fait sans rien devoir aux croyances, aux idées, aux mœurs de son temps. Ainsi il répudie toutes les fictions mythologiques, devenues les ornements consacrés de l’épopée, mais qui n’étaient plus que de purs ornements. Pour suppléer à ces ressources dont il se privait volontairement, quel effort d’invention pour trouver un cadre et des développements neufs !

    Nulle intervention de ces divinités, auxquelles on ne croit plus ; le merveilleux n’apparaît dans le poème que sous la forme toujours acceptable de pressentiments, de songes (songe de Pompée au livre trois). La mythologie est remplacée par le fantastique, la religion morte par les superstitions toujours vivantes, et les sibylles, que l’on déserte, par les sorcières que l’on va consulter en foule (livre six). A la place du surnaturel, l’extraordinaire : pour alimenter la curiosité, la science géographique, astronomique, tiendra lieu des légendes et des inventions fabuleuses des poètes de la Grèce. Point de dragons, de centaures, de chimères ; point de jardins des Hespérides ou de contrée des Lestrygons, mais les merveilles de la terre d’Afrique, et les monstres de ce continent mystérieux (livre neuf).

    Ce dessein du poète est si net que, s’il rapporte un récit mythique, il a bien soin de nous prévenir qu’il n’y croit point. Ainsi l’histoire de Méduse à propos des serpents qui pullulent en Lybie : « Quel germes mystérieux, ajoute-t-il, la nature a-t-elle déposée dans le sein de cette terre ? Toute notre peine, tout notre labeur ne sauraient nous apprendre autre chose que cette fable répandue dans tout le monde et qui cache aux siècles la vraie cause ». On peut contester que Lucain ait réussi dans cette tentative pour renouveler les procédés de l’épopée latine, mais on ne saurait nier que cet effort pouvait seul la sauver de l’épuisement et de l’insignifiance par lesquels elle allait périr.

    Aux luttes des dieux dans un lointain Olympe, il voulait aussi substituer le conflit des passions humaines et des intérêts politiques. Il prétendait pénétrer plus avant qu’on avait fait jusqu’alors dans les âmes de ses personnages et analyser plus profondément leurs caractères. De là les portraits qu’il trace fréquemment, de là les discours qui abondent dans son œuvre. Ces morceaux ont presque tous de l’éclat, et il est visible que Lucain les a soignés plus que tout le reste. Les portraits sont d’une touche un peu raide, d’un coloris un peu monotone, mais non sans fierté et sans vigueur. Les discours sentent souvent la déclamation, mais il n’y manque ni le mouvement ni la flamme. Mais pour accomplir son dessein et donner à son œuvre l’intérêt psychologique qu’il cherchait, il eût fallu à Lucain la souplesse, la connaissance de la vie : ces qualités lui ont manqué, il a si peu vécu ! Sur ce point son échec est évident, pourtant malgré son insuccès, son effort atteste une intelligente initiative.

    Enfin la passion qui a mal servi le poète, en lui faisant fausser la physionomie de César et Pompée, lui inspira en revanche de généreuses paroles et de nobles élans. En fait c’est la haine de l’empereur qui l’a rendu ennemi de l’empire, et il faut reconnaître qu’il l’est avec plus de franchise et d’énergie qu’aucun de ses contemporains. Quand il arrive à la défaite de Pharsale, il ne peut contenir l’ardeur de ses sentiments, la colère et la douleur lui inspirant les plus beaux vers qu’il ait écrits. « C’est alors, dit-il, que la liberté nous a fuis pour ne plus revenir. Elle s’est réfugiée au-delà du Tigre et du Rhin, elle est perdue pour nous, c’est le bien des Germains et des Scythes, l’Italie ne la connaît plus. Que je voudrais qu’elle ne l’eût jamais connue ! Rome, que n’es-tu restée esclave depuis le jour où Romulus appela les voleurs dans ton asile jusqu’au désastre de Pharsale ! Je ne pardonne pas aux deux Brutus. Pourquoi avons-nous vécu aussi longtemps sous le règne des lois ? Pourquoi nos années ont-elles porté le nom des consuls ? Les Arabes, les Perses et tous les autres peuples de l’Orient sont plus heureux que nous : ils n’ont jamais connu que la tyrannie. De toutes les nations qui servent sous un maître notre condition est la pire, car nous sommes esclaves en rougissant de l’être » !

    Après pareils vers le poète avait bien le droit de s’écrier dans une fière apostrophe à Néron : « O grand et sacré labeur des poètes ! tu dérobes tout au destin et donnes aux peuples mortels l’éternité des âges. César, ne porte pas envie à ces consécrations de la renommée ! car s’il est permis de promettre quelque gloire aux Muses latines, aussi longtemps que vivront les honneurs du vieillard de Smyrne, nos neveux me liront, te liront aussi ; notre Pharsale franchira les siècles qui ne pourront jamais la condamner à l’oubli ».

    Le style de la Pharsale

    Dans le style de Lucain on retrouve la trace de cet emportement d’improvisation fiévreuse, au milieu duquel il composa son ouvrage. Comme il n’a pas le loisir de choisir ses idées, lorsqu’il s’en présente à son esprit de communes et de banales, il ne sait pas les rejeter et s’efforce de les faire rares par l’expression. De là, on n’échappe pas à de l’obscurité, de la recherche, de la subtilité qui souvent rendent sa lecture pénible. De là aussi, des métaphores qu’il voudrait neuves et qui ne sont qu’incohérentes, comme dans ce passage où il nous parle des « semences de guerre qui ont englouti des peuples puissants ». On sent bien que chacun des grands morceaux du poème fut écrit de verve et de fougue, mais on voit que l’œuvre a été souvent abandonnée, qu’en dehors des heures où il écrivait, le poète en était distrait par d’autres pensées.

    Ainsi l’on s’aperçoit bien des soudures maladroites, l’allure générale a quelque chose de heurté et de saccadé, et c’est plutôt une succession d’élans vigoureux qu’un mouvement continu et suivi. Enfin, dans l’antiquité on était frappé de la redondance qui s’étale dans le style de Lucain. Le rhéteur Fronton, maître de l’empereur Marc-Aurèle, ne fut point un critique d’un goût bien pur ni bien sévère, mais cela ne l’empêchait pas de se moquer du début de la Pharsale, où, pour dire que Rome luttait contre elle-même, Lucain énumérait toutes les armes offensives et défensives du soldat romain. Il y a tant de ces vers à double emploi, que certains modernes ont supposé qu’ils n’avaient été écrits qu’à titre d’essai, et qu’un travail de révision les eût fait disparaître.

    Ces tâches n’effacent pourtant point l’éclat qui est la qualité dominante de Lucain. Il avait une imagination forte, sinon étendue, et cette imagination lui faisait trouver des métaphores splendides et des comparaisons grandioses. Quelle image de Pompée vieilli et las, dans ces mots : « C’est l’ombre d’un grand nom ». Et dans les vers qui suivent, quelle peinture du génie déclinant mais majestueux encore : « Tel un chêne élevé qui porte les trophées antiques du peuple et les offrandes consacrées des chefs ; de fortes racines ne l’attachent plus à la terre ; son poids seul le maintient, il étend dans les airs ses rameaux dépouillés et fait ombre de son tronc sans feuillage. Bien qu’il chancelle et menace ruine au premier souffle de l’Auster, bien qu’une forêt d’arbres robustes s’élève autour de lui, c’est lui seul pourtant qu’on adore ».

    Prompt à saisir fortement les contrastes, Lucain abonde aussi en antithèses vogoureuses, en traits rapides, en sentences, comme disaient les Romains. Ses discours en sont tout pleins, comme ses portraits. César ordonne aux recrues de son armée de châtier les soldats rebelles : « Apprenez à frapper, leur dit-il, apprenez à mourir ».  Surtout, et c’est là le grand mérite, ce style a une marque propre. En effet, à l’âge où beaucoup de poètes en sont encore au pastiche, Lucain s’était créé un langage qui n’appartenait qu’à lui, et par là il prend rang tout près des grands maîtres de la littérature latine. C’est l’impression qu’il produisait sur un auteur de la qualité du grand Corneille, lequel parfois s’est laissé aller à lui emprunter sa rhétorique retentissante, à imiter ses métaphores, ses antithèses excessives, mais qui lui doit aussi de beaux traits d’éloquence et quelque chose de la vigueur et du nerf de son langage.

    Michel Escatafal

  • Lucain : sa vie, ses œuvres

    littérature, histoire

    Un des trois fils de Sénèque le Rhéteur (54 av. J.C.-39), M. Annaeus Mela, doué à ce qu’on disait d’autant de talent que ses frères, mais avant tout épris de loisir et de vie facile, quitta Rome, alla remplir à Cordoue les fonctions de procurateur, et y épousa la fille du rhéteur indigène Acilius Lucanus. C’est de cette union que naquit le poète Annaeus Lucanus, Lucain en français (39-65). Amené à Rome dès sa plus tendre enfance, il fut confié à la direction de son oncle Sénèque qui lui donna les meilleurs maîtres du temps. A l’école Lucain se lia avec Perse et lui dut d’être admis dans la maison de Thraséa. Mais lorsqu’il atteignait l’adolescence, Sénèque jouissait de tout son crédit à la cour, ce qui lui permet d’y amener son neveu dont il voulait faire la fortune, et par là, le jeune homme se trouvait jeté dans les milieux les plus opposés et recevait les exemples les plus contraires.

    Naturellement ambitieux, épris du désir de briller, il ne tarda guère à devenir un courtisan. Aux jeux quinquennaux, institués par Néron (37-68), il débitait un éloge du prince, dont il gagnait ainsi la faveur, qui l’admettait dans sa cohorte (garde d’honneur) et lui faisait conférer la questure, puis l’augurat. Mais dans un concours poétique où Néron et Lucain avaient pris part, les juges donnèrent le prix au poète, ce qui contraria fortement l’empereur. Ce dépit, Néron (empereur entre 54 et 68) le manifesta tout particulièrement un jour que Lucain lisait en public un des trois premiers livres de sa Pharsale. En effet, irrité des applaudissements de l’auditoire, Néron sortit avant la fin. De là, ce fut une guerre d'épigrammes où Lucain alla jusqu’à l’injure, ce qui lui valut d’être interdit de lire en public, punition raffinée, singulièrement cruelle pour un homme qui s’était enivré de bruit et de succès.

    Cette contrainte exaspéra Lucain, et quand la conspiration de Pison se forma (65), il s’y jeta à corps perdu. Plein d’exubérance et de fougue, il prenait volontiers des attitudes de tyrannicide et s’échappait en propos violents, au point d’être déjà fort compromis quand la conspiration fut découverte. Arrêté, il eut peur de la mort et, pour se sauver, dénonça ses complices, et parmi eux sa mère Acilia. Cette hideuse lâcheté fut inutile, et il dut s’ouvrir les veines. Toutefois, il mourut avec un certain courage, car sentant que sa mort était toute proche, il se fit porter dans un bain, et tandis que son sang s’écoulait, récita des vers de son poème, où il avait dépeint les derniers moments d’un soldat. Il n’avait pas encore vingt-sept ans.

    Cette jeunesse ne l’empêcha pas d’avoir déjà une œuvre considérable, ayant composé des poésies grecques et, en latin, des Saturnales, des Silves, une tragédie de Médée,etc… Néanmoins, il ne nous reste de lui que sa Pharsale, poème qui comprend dix chants et raconte la guerre civile entre Pompée et César depuis le passage du Rubicon jusqu’au siège que soutint César à Alexandrie. Le dixième chant resta inachevé et il est probable que, dans la pensée du poète, ce ne devait pas être le dernier. Dans son œuvre, en effet, Lucain suivait très exactement les évènements historiques, au point qu’analyser son poème serait faire l’histoire de la guerre civile, ce qui autorise à n’indiquer que les morceaux les plus remarquables…objectif déjà très ambitieux.

    C’est d’abord, au premier chant, l’apparition du fantôme de la Patrie qui, sur les bords du Rubicon, somme César de renoncer à ses desseins factieux. C’est aussi le tableau de la terreur qui règne à Rome, à l’approche de celui qui était considéré comme l’usurpateur, et l’énumération des présages qui annoncent les fléaux qui vont se déchaîner sur le monde. Au chant deux, Brutus consulte Caton sur la conduite qu’il doit tenir : s’abstenir ou lutter ? Et dans un langage d’une singulière élévation, Caton lui répond que, malgré l’horreur de la guerre civile, il faut défendre la loi les armes à la main. Au moment où il va porter la guerre en Espagne, César est arrêté par la résistance de Marseille et, pour les ouvrages qu’il fait construire autour de la ville, abat les forêts environnantes. Là d’ailleurs se place une description d’une forêt druidique, dont les traits vigoureux et le coloris sombre étaient une nouveauté dans la poésie latine (livre trois).

    Après avoir conté les épisodes de la lutte en Espagne (livre quatre), le poète nous emmène en Epire, à la suite de Pompée, et nous assistons aux adieux du héros et de sa femme Cornélie, à Lesbos. Bien que cette scène soit un peu romanesque et théâtrale, la grandeur n’en est point absente (livre cinq). On est à la veille de la bataille de Pharsale (9 août 1948) avec les armées déjà en présence. Sextus, le plus jeune des deux fils de Pompée, veut connaître par avance le résultat de la lutte et consulte la magicienne Erichto, en Thessalie. C’est l’occasion pour le poète de dépeindre la terre classique des enchantements. Nous pénétrons ensuite dans la caverne de la nécromancienne et nous la voyons ressusciter un cadavre (livre six). Le septième chant, point culminant de l’œuvre, contient les discours de Pompée et de César avant le combat, et se termine par une malédiction contre les guerres civiles,  par des plaintes éloquentes sur la perte de la liberté.

    C’est du huitième chant que Corneille a tiré sa tragédie de Pompée : le héros, victime de la trahison de Ptolémée, est tombé sous le poignard d’Achillas et son corps, jeté à la mer, puis ramené sur le rivage, est enseveli par un esclave fidèle nommé Cordus. Le neuvième chant appartient à Caton qui, après avoir pris le commandement de l’armée républicaine, passe en Afrique où il prononce un magnifique éloge de Pompée et, dans ce dur pays,   plein de monstres et de prodiges, donne à ses soldats l’exemple d’une patience et d’un courage invincibles. Il faut signaler enfin, dans le chant dix inachevé et très imparfait, la visite que César fait à Alexandrie au tombeau d’Alexandre ; il y a là une brillante déclamation où Lucain flétrit la fureur des conquêtes et la frénésie du pouvoir.

    Michel Escatafal 

  • La poésie et la prose à Rome au premier siècle

    Nombreux sont ceux qui considèrent que la littérature romaine a connu son âge d’or à l’époque d’Auguste, mais peut-on affirmer comme certains le font allègrement que le premier siècle de l’ère chrétienne ait été une époque de décadence ? Ce serait sans doute un jugement sévère, surtout quand on parle d’auteurs comme Tacite, Juvénal ou Lucain qui ont des qualités différentes de celles de Tite-Live, Horace, Virgile ou Ovide, mais des qualités qui demeurent éminentes.  Pourtant la décadence existe, mais c’est surtout dans les tendances générales des littérateurs de ce temps qu’il faut la chercher et la marquer.

    Il faut dire d’abord qu’entre les deux époques il y a de profonds changements dans le gouvernement et la société. Tout ce qui, au siècle d’Auguste, avait servi à perfectionner le goût se corrompt alors et contribue à la gâter. Le gouvernement modéré et fort du premier empereur avait mis dans les esprits l’apaisement, la mesure, l’harmonie, mais avec les Tibère, Caligula ou Néron, ce pouvoir fort devient tyrannique et dur. Il impose la torpeur à ceux qui l’acceptent, et provoque la violence chez ceux qui le combattent. Ici la platitude du courtisan avec Valère-Maxime, là l’emportement déclamatoire du conspirateur avec Lucain. La tyrannie avilit les talents qu’elle protège, et souvent elle fausse, en les exaspérant, les talents qu’elle persécute.

    L’aristocratie cultivée qui, sous Auguste, avait formé un public de choix, commençait, dès ce temps, au dire d’Horace, à se laisser gagner par le bel esprit et son goût pour les lettres dégénérait parfois en manie littéraire. C’est la pente rapide sur laquelle se laissent toujours glisser les amateurs, qui ne sont que des amateurs, et que les occupations et les soins virils de la vie active ne préservent pas contre l’influence affadissante de l’air des cercles et des coteries. Or, les représentants de l’ancien patriciat romain furent alors tenus ou se tinrent de plus en plus à l’écart des affaires, et de plus en plus ils vécurent d’une vie désoeuvrée et artificielle. Ils devinrent aussi plus rares, beaucoup de familles s’éteignant avec le temps. D’autres furent supprimées par les proscriptions du pouvoir, sans parler de celles qui ruinées par de folles prodigalités, s’enfoncèrent dans l’obscurité et la misère. Elles furent remplacées par une aristocratie d’hommes d’argent de fonctionnaires.

    Comment ces gens auraient-ils pu avoir le goût littéraire, cette fleur de l’esprit, qu’une longue culture peut seule faire éclore ? Leurs encouragements furent donc plus funestes que profitables aux littérateurs. Les écrivains vécurent moins dans leur familiarité que dans leur domesticité. Ce sont eux qui commandaient ces pièces de circonstances sur le mariage de leurs enfants, sur la mort de leurs parents, de leurs esclaves favoris, de leurs bêtes familières, tristes besognes où s’épuisa le talent de Stace et de Martial. De pareilles gens ne peuvent goûter dans l’art que ce qu’il a de plus extérieur, de plus matériel, la connaissance du métier, l’habileté technique, la virtuosité, comme nous dirions. C’est ainsi que nous assistons à cette époque aux excès ridicules d’un dilettantisme pédant et puéril.

    Quant au peuple il compte de moins en moins. En outre les affranchissements y jettent tous les jours une foule d’hommes d’origine servile, le droit de cité est accordé très largement à des étrangers de tous les pays qui affluent à Rome. Il n’y a plus de traditions ni même de mœurs nationales, et la multitude n’a point souci des belles œuvres, mais de distributions de vivres et de spectacles sanglants à l’amphithéâtre.

    Si l’on regarde la poésie, on s’aperçoit qu’on n’écrit plus pour elle. L’Enéide de Virgile avait été une œuvre nationale et devint vite populaire, au point d’avoir retrouvé sur les murailles de Pompéi, des vers gravés à la pointe par des gens du peuple, comme l’attestent des fautes d’orthographe.  En outre à part Lucain, les poètes épiques du premier siècle ne songèrent qu’à faire preuve d’érudition mythologique et à déployer toutes les ressources de leur habileté de versificateurs : Silius Italicus, par exemple, traita la guerre punique, avec les procédés de l’école d’Alexandrie, ce qui fait qu’on ne sent nulle part l’âme d’un Romain. Le genre dramatique achève de disparaître, alors qu’à l’époque d’Auguste même si l’on ne produisait que peu de tragédies nouvelles, au moins on reprenait les anciennes.  En outre les acteurs à la mode se contentait de débiter sur le théâtre quelque morceau brillant d’une ancienne pièce, mais ce qu’on applaudissait c’était le jeu de l’acteur et non les vers qu’il déclamait.

    Et pourtant les poètes pullulaient, comme en témoigne le nombre imposant de ceux qu’avait nommés Pline le Jeune. Mais ces acteurs avaient surtout besoin d’applaudissements, et pour cela on s’arrangeait pour qu’il y ait du monde, chacun essayant de rendre la pareille à l’autre. On devine aisément les fâcheux effets de cet usage des lectures publiques. Il fallait d’abord et surtout étonner. Les tragédies de Sénèque qui ne sont point des œuvres dramatiques, mais des thèses de morale dialoguées, peuvent, avec leurs tirades déclamatoires, leurs sentences aiguisées en pointe, leur lyrisme laborieux et affecté, donner une idée de ce que fut le goût des habitués des lectures, pour lesquels elles ont été composées. La subtilité et la prétention dans la pensée, la recherche et l’emphase dans la forme, voilà où menaient les triomphes remportées dans ce que l’on appelait les salles de récitation.

    En ce qui concerne la prose, on y déclamait des morceaux d’histoire, des plaidoyers, des apologies, l’éloquence, bannie du Forum et plutôt réduite dans les tribunaux, ne voulant pas mourir. Elle cherchait  surtout un refuge dans les écoles de rhéteurs, mais  l’enseignement qui y était distillé ne convenait guère  à des écoliers qui devaient être sujets de César, et non habitants de pays libre et démocratique. Ainsi maîtres et élèves passaient des thèmes conventionnels aux sujets romanesques, puis aux données extravagantes. Peu à peu on perdit le goût du simple, du naturel, du vrai, ce qui déformait le langage en même temps que la pensée. Et quand ces écoliers devenaient grands,  on retrouvait dans leur manière d’écrire les défauts contractés sur les bancs de l’école. Dans leur prose ressortaient l’exagération des idées, l’enflure du style et le jargon sentencieux. Bref, tout cela manquait d’inspiration patriotique ou religieuse au sens où l’entendaient les anciens.

    Cependant, tandis que les lettres tendaient à devenir un pur jeu d’esprit, une doctrine philosophique fournit un aliment aux âmes qui ne pouvaient se résigner à la puérilité des littérateurs à la mode. Le stoïcisme, en prêchant l’égalité et la fraternité universelles, ne pouvait manquer d’agréer aux étrangers qui, venus à Rome, y apportaient la sève nouvelle des nations jeunes. Sans lui, Sénèque n’eut été peut-être qu’un rhéteur brillant,  et Lucain qu’un improvisateur fougueux. Le stoïcisme, en disant bien haut que l’homme ne puisait qu’en lui-même sa dignité et son indépendance, soutenait et relevait ceux qui portaient impatiemment la tyrannie : il mettait dans leur âme autre chose que la haine en leur donnant la foi dans la raison et les justices éternelles. Sans l’inspiration stoïcienne, Tacite n’eut été peut-être qu’un pamphlétaire amer et Juvénal qu’un déclamateur éloquent. Sous les premiers Antonins, le stoïcisme fut, non seulement toléré, mais protégé, et c’est sans doute à lui que ce moment doit d’avoir pu être appelé l’âge d’argent des lettres latines.

    Joyeux Noël et bonne année 2012.

    Michel Escatafal