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histoire - Page 12

  • Jean Rotrou, poète aux sentiments généreux

    rotrou.jpgNé à Dreux (en 1609) d’une famille de magistrats, Jean Rotrou eut une vie assez échevelée. Avocat sans pratique, il fut en fait un professionnel de l’écriture, vivant du produit de ses pièces. Il n’avait pas 20 ans quand il fit représenter sa première comédie, l’Hypocondriaque, tragi-comédie dont s’inspirera Goethe pour son opérette Lila. Il fit partie de la Compagnie des  cinq auteurs chargés de développer les canevas dramatiques inventés par le cardinal de Richelieu : les quatre autres étaient Corneille, Boisrobert (1592-1662), Claude de l’Estoile (1597-1652) et Guillaume Collet (1598-1659). Rotrou a écrit des comédies, des tragi-comédies, et des tragédies.

    Les principales, imitées pour la plupart des poètes antiques ou espagnols, sont : Iphigénie en Aulide, Antigone, tragèdies, les Captifs, les deux Sosies, comédies imitées de Plaute, la Sœur (1645), comédie, le Véritable Saint Genest (1645), Venceslas (1647), tragédies, tout comme Cosroès (1649) qui marque la fin de son évolution vers le classicisme. La mort de Rotrou fut digne des sentiments généreux qui animent un grand nombre de ses personnages : lieutenant particulier du baillage de Dreux, il refusa de quitter la ville quand y éclata une épidémie de fièvre pourprée (1650) et fut lui-même emporté par le fléau.

    Parmi les tragédies, j’ai bien apprécié Venceslas et plus particulièrement l’acte V. Cette tragédie fut tirée d’une pièce de Francisco de Roxas, auteur espagnol contemporain, intitulée : Il n’y a pas à être père en étant roi. Le prince Ladislas, d’un caractère généreux mais emporté, a dans un mouvement de colère tué son frère, croyant tuer un seigneur de la cour, le duc de Courlande, qu’il croyait épris de la Comtesse Cassandre, qu’il aimait lui-même. Son père Venceslas, roi de Pologne, désespéré mais obéissant sans faiblesse à son devoir de roi, l’a condamné à mort et se charge de lui annoncer la sentence. On retrouve dans cette scène ce sentiment très cornélien où le devoir prime sur l’amour d’un père à son fils. Toutefois, vaincu par les supplications de la cour et du peuple, Venceslas finira par faire grâce de la vie à son fils. Cependant comme il ne veut pas qu’on puisse dire que le roi de Pologne a faibli et manqué à la justice, il abdique en pardonnant, et remet le trône à Ladislas.

    Autre pièce digne d’intérêt, le Véritable Saint-Genest, qui nous replonge dans l’univers romain à l’époque de Dioclétien (245-313), quand l’Empire romain est devenu une tétrarchie. Dans cette tragédie, l’acteur Genest représente avec sa troupe devant l’empereur Dioclétien et la cour une tragédie qui met en scène le martyre du chrétien Adrien. Mais en jouant le rôle d’Adrien, Genest s’est senti lui-même touché de la grâce, et, négligeant son rôle, il a commencé à parler pour lui-même. Ses camarades, étonnés, se troublent et Dioclétien irrité prend alors la parole en exprimant son incompréhension devant le trouble du comédien, lequel jouant son propre rôle s’écrie avec ferveur : « C’est leur Dieu que j’adore ; enfin je suis chrétien », ajoutant un peu plus loin : « Si je l’ai mérité qu’on me mène au martyre : Mon rôle est achevé, je n’ai plus rien à dire ». Consummatum est !

    Michel Escatafal

  • Pierre Corneille, le créateur de la tragédie française

    corneille.jpgNé à Rouen le 6 juin 1606, Pierre Corneille qui mourut doyen de l’Académie le 1er octobre 1684 à Paris, donna au théâtre trente-trois pièces, tragédies mais aussi comédies, dont les sujets sont empruntés aux époques et aux histoires les plus diverses, ce qui lui valut d’être surnommé « le Grand Corneille » et « le Père de la Tragédie ». Pour certains il est même le créateur de la tragédie française, car avant lui celle-ci était un poème sans vie ou une œuvre désordonnée. Il fut aussi le premier à avoir enfermé un drame humain et vivant dans un cadre régulier.

     Etant donné que nombre d’entre elles ne sont pas connues ou peu étudiées, je vais donner la liste de ses oeuvres de la première, Mélite ou les Fausses Lettres, comédie sortie en 1929, à la dernière, Suréna général des Parthes, tragédie datant de 1674. Entre temps, il y eut Clitandre ou l’Innocence délivrée, Tragédie (1632) ; la Veuve ou le Traître puni, comédie (1633) ; la Galerie du palais ou l’Amie rivale, comédie (1634) ; la Suivante, comédie (1634) ; la Place Royale ou l’Amoureux extravagant, comédie (1635) ; Médée, tragédie (1633) ; l’Illusion comique, comédie (1636) ; le Cid, tragédie traduite dans la quasi-totalité des langues européennes (1636 ou 1637) ; Horace, tragédie (1640) ; Cinna ou la Clémence d’Auguste, tragédie (1640) ; Polyeucte, tragédie (1643) ; Pompée, tragédie (1643) ; le Menteur, comédie (1643); la Suite du Menteur, comédie (1644) ; Rodogune, tragédie (1644) ; Théodore, vierge et martyre, tragédie (1645) ; Héraclius, tragédie (1647) ; Andromède, tragédie-ballet (1650) ; Don Sanche d’Aragon, comédie héroïque (1650) ; Nicomède, tragédie (1651) ; Pertharite, rois des lombards, tragédie (1652) ; Œdipe, tragédie (1659) ; la Toison d’Or, tragédie à machines (1660) ; Sertorius, tragédie (1662) ; Sophonisbe, tragédie (1663) ; Othon, tragédie (1664) ; Agésilas, tragédie en vers libres (1666) ; Attila, tragédie (1667) ; Tite et Bérénice, comédie héroïque écrite à la demande de la duchesse d’Orléans (1670) ; Psyché, tragédie-ballet (1671) ; Pulchérie, tragédie (1672). A cette énumération il faut ajouter que la date de toutes ces pièces est controversée, et qu’il est seulement certain que Horace, Cinna, Polyeucte, le Menteur, la Suite du Menteur, Rodogune et Théodore ont été représentées dans cet ordre, entre les années 1640 et 1646.

    Aucune de ces œuvres n’est indigne d’attention. Les plus faibles, parmi les premières ou les dernières, contiennent au moins une scène, quelques vers, quelques indications, qui font pressentir ou qui rappellent le poète du Cid, son œuvre majeure, ou encore de Cinna, Horace ou Polyeucte. Mais seules ces quatre tragédies ont été louées quasiment sans restriction, parce qu’il n’y a que dans ces pièces que Corneille, dont l’esprit était naturellement porté au grand, au sublime, à l’emphase, comme tous les poètes de sa génération élevés à l’école des poètes espagnols et des imitateurs de Sénèque, a su tempérer par la représentation des passions ordinaires de la faible humanité, la peinture des sentiments héroïques et sans nuances, à l’expression desquels il s’est complu le plus souvent.

    Seules dans tout son théâtre, ces quatre tragédies sont à peu près exemptes de complication dans l’intrigue, de négligence, d’obscurité dans le style, de déclamation, de fade galanterie. Seules aussi, elles suffiraient à assurer à Corneille une très grande place dans l’histoire de notre littérature dramatique, quand bien même on refuserait d’ouvrir les yeux à tous les mérites qui distinguent encore ses autres œuvres, à savoir la variété des desseins, la noblesse des sentiments, sans oublier un sens assez juste de la vérité historique. En 1660, Corneille, publiant son théâtre, enrichit ce recueil de l’examen de chacune de ses pièces et des trois Discours sur l’art dramatique.

    Ces examens et discours sont remarquables non seulement par l’originalité de certaines théories qui y sont exposées, mais encore par la candeur avec laquelle Corneille critique plusieurs de ses propres œuvres, et tout ensemble l’humeur combattive qui l’anime contre ses adversaires, défenseurs trop zélés des règles d’Aristote. Enfin on n’oubliera pas qu’il écrivit des Poésies diverses d’excellente facture, avec  notamment une petite pièce adressée à Mademoiselle Du Parc, actrice de la troupe de Molière dont Corneille était épris (en vain), tout comme sa traduction en vers de l’Imitation de Jésus-Christ (1651-1656) qui contient plusieurs morceaux jugés estimables par la postérité, même s’il s’agit surtout d’une paraphrase qui n’égale pas toujours le texte.

    Pour terminer, après avoir relu ces derniers jours plusieurs pièces de cet immense auteur que fut Corneille, au point qu’Isaac Vossius, érudit hollandais et parmi les plus brillants esprits de l’époque, le préférait à Sophocle et à Euripide, j’ai peut-être compris pourquoi la tragédie que Corneille « aimait le mieux » était Rodogune. Dans cette pièce en effet, on découvre en Cléopâtre une femme certes perverse et cruelle, mais aussi héroïque dans sa perversité et sa cruauté, ce qui suffit à en faire une vraie figure cornélienne, très différente de celles beaucoup plus emblématiques de l’auteur que sont Chimène, Rodrigue ou Polyeucte.

    Cela dit, la scène où Polyeucte retrouve Pauline après avoir brisé les idoles, ce qui lui vaut d'attendre le martyre dans sa prison, est aussi extrêmement  émouvante. En effet, courant vers Dieu de tout son élan, il brise tous les obstacles qui le retiennent, mais il en est un plus difficile que les autres à franchir, Pauline qu’il aime. Aussi il redoute l’entrevue qu’il ne peut lui refuser, ce qui devient la lutte dramatique entre l’amour divin qui s’élève bien au-dessus de l’amour humain, et l’amour humain dans ce qu’il a de plus délicat et de plus haut, résumé dans cette phrase : « Je vous aime beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même ». Cela n’empêche pas les deux personnages, même l’héroïque Polyeucte, de rester profondément humains. Leur cœur est certes déchiré, mais la volonté reste la plus forte. Du grand art !

    Michel Escatafal

  • Les dieux romains (1ère partie)

    « Ce n’est pas étonnant qu’il n’y ait pas de roi à Rome. Chacun des trois cents sénateurs est un roi ». Voilà la déclaration que fit à son souverain  Cinéas, l’ambassadeur que Pyrrhus avait envoyé traiter avec les Romains à l’issue de la bataille d’Asculum (279 av. J.C.), après avoir vu et entendu les Romains pendant les négociations de paix. En fait Cinéas avait surtout été impressionné par l’organisation de l’Etat romain, qui contrastait évidemment avec celle qui sévissait dans son royaume. Cette organisation n’a été rendu possible que grâce à la publication des Douze Tables des Décemvirs, d’inspiration grecque et rédigées en 450 av. J.C., c’est-à-dire presque deux siècles auparavant, ce qui explique pourquoi les institutions des Romains paraissaient aussi bien adaptées aux yeux de leurs adversaires.

    Auparavant Rome avait vécu sous un régime de théocratie, où le roi était aussi le représentant des dieux. Et comme le pape dans l’Eglise, il eut tout un clergé pour l’aider au point que les prêtres furent les premiers avocats de Rome. Le problème c’est qu’aucun homme ne connaissait avec un minimum de précision quels étaient ses droits et ses devoirs, et s’il y avait un procès les verdicts ne pouvaient être que basés sur une liturgie dont le prêtre seul connaissait les rites. De plus, comme le clergé était entièrement recruté chez les aristocrates, il est aisé de comprendre qu’en cas de conflits entre patriciens et plébéiens ces derniers n’avaient pas la moindre chance d’être entendus.

    Le premier effet des Douze tables  fut de séparer le droit civil du droit divin, et à partir de ce moment Rome cessa d’être une théocratie, même si l’influence de la religion resta grande, comme Cicéron lui-même l’affirmait en disant que « c’est par la religion que nous avons vaincu l’univers », ou « que nos aïeux n’ont jamais été plus sages ni mieux inspirés des dieux que lorsqu’ils ont décidé que les mêmes personnes présideraient à la religion et gouverneraient la République ». Néanmoins le pouvoir des représentants des dieux s’effritait, au point qu’Appius Clodius l’Aveugle publia un calendrier de dies fasti (jours fastes) en 304 av. J.C. qui indiquait les jours où les causes pouvaient être discutées, et les procédures selon lesquelles elles pouvaient l’être.

    Ensuite fut fondée une école d’avocats, qui allaient devenir les techniciens de la loi. Enfin les Douze Tables devinrent matière d’enseignement obligatoire pour les enfants allant à l’école, qui devaient les apprendre par cœur. Du coup le clergé devenait une simple armée de fonctionnaires, organisée selon des principes hiérarchiques définis et une organisation en collège, dont chacun avait à sa tête un pontife élu par l’Assemblée des centuries. A noter que le Grand Pontife, chef de la religion nationale, était un véritable roi nommé à vie par ses collègues jusqu’au troisième siècle av. J.C., puis élu par le peuple.

    Le plus important de ces collèges était celui des Augures, dont la tâche était de rechercher les intentions des dieux relativement aux décisions que le gouvernement devait prendre. Ils observaient le vol des oiseaux, comme Romulus l’avait fait pour fonder Rome, mais aussi les viscères des animaux offerts en sacrifice. Le mot sacrifice signifiait « rendre sacré quelque chose », puisque ce rite était destiné à gagner la protection des dieux ou détourner leur colère.  Bien entendu les offrandes variaient en fonction des possibilités de chacun, les plus pauvres sacrifiant un morceau de pain ou de fromage, les moins pauvres un jeune coq,  voire un porc ou un mouton en cas de danger particulier (inondations). Enfin quand l’Etat sacrifiait, par exemple pour qu’une grande œuvre nationale plaise aux dieux, c’étaient des troupeaux entiers qui étaient égorgés, étant entendu qu’on réservait aux dieux l’intérieur des bêtes, et plus particulièrement le foie. Tout le reste était mangé par la population qui en profitait pour faire bombance.

    A noter qu’il fallut attendre une loi, que Pline (23-79) situe dans les années 90 av. J.C., étendue aux peuples soumis, pour que fussent interdits le sacrifice… de victimes humaines, auxquels avaient droit les esclaves, les prisonniers de guerre, et si l’on en croit Plutarque ou Tite-Live des couples d’étrangers, loi qui aurait été « inspirée » par Hercule d’après l’historien grec Denys d’Halicarnasse (60 av. J.C.-8). Cette loi ne fut pas toujours appliquée, notamment au moment des guerres civiles, puisqu’on rapporte qu’après la guerre de Pérouse (40 av. J.C.), Octave aurait fait immoler sur l’autel de César plusieurs centaines de notables. En outre il arrivait aussi qu’en cas de grands dangers ou de catastrophes majeures, des citoyens offrent carrément leur vie pour le salut de la nation, comme un certain Marcus Curtius qui, au quatrième siècle av. J.C., se jeta dans un gouffre au forum de Rome, ouvert suite à un tremblement de terre, pour apaiser les dieux des enfers.  Mais il n’y avait pas que les sacrifices pour complaire aux dieux, car il y avait les cérémonies de purification qui consistaient à faire des processions plus ou moins importantes en chantant des carmina, hymnes pleins de formules magiques auxquelles personne ne comprenait rien, mais dont on imaginait qu’elles devaient  faire plaisir aux dieux.

    Michel Escatafal

  • Les dieux romains (2è partie

    Mais au fait qui étaient  ces dieux ? Et bien, c’était une véritable armée céleste avec des généraux, des officiers, des sous-officiers et des hommes du rang. Le plus gradé si j’ose dire était Jupiter (dieu du ciel), mais il n’était pas le roi comme Zeus chez les Grecs. Certains dirent qu’il ne fit qu’un avec Janus, le dieu des portes, à une époque très ancienne.  Mars (dieu de la guerre) était d’un rang quasiment égal, d’autant qu’il était le père naturel de Romulus. Il a eu droit à un mois de l’année à son nom. Saturne aussi était un dieu influent, puisqu’il était le dieu des semailles, très importantes dans l’antiquité. Ensuite il y avait les déesses, notamment Junon, la déesse du mariage et de la fertilité. Elle aussi a eu droit à un mois à son nom, le mois de juin. Minerve (déesse de l’intelligence), importée de Grèce, protégeait la sagesse et la science. Vénus, c’était évidemment la beauté et l’amour, et Diane, déesse de la Lune, s’occupait plus particulièrement de la chasse, mais aussi des bois. Son mari, Virbius, s’occupait lui des forêts.

    Les autres étaient des officiers ou même des sous-officiers, comme Hercule, dieu du vin et de la gaieté. Mercure (dieu du commerce et de l’éloquence), avait évidemment un faible pour les marchands, les orateurs et même les voleurs, ce qui parfois signifiait la même chose. Bellone, épouse de Mars, s’occupait plus particulièrement de la guerre. Voilà pour les principaux dieux, mais en réalité ils furent très nombreux. Ils le furent d’autant plus, qu’après chaque victoire les soldats faisaient main basse sur les dieux des pays conquis. Les Romains étaient accueillants pour les divinités, au point de leur assigner un poste dans l’Olympe ! En 496 av. J.C., Demeter et Dyonisos furent engagés comme collaborateurs de Cérès (déesse des moissons) et Liber (dieu du vin).  Castor et Pollux furent aussi consacrés protecteurs de Rome, car ils aidèrent les Romains à l’emporter sur les Latins qui soutenaient les Tarquins (496 av. J.C.). Vers 300 av. J.C., Esculape déménagea à Rome pour y enseigner la médecine. En fait tout ceci était la manifestation de l’influence grecque qui devenait de plus en plus importante.

    Cela dit, au fur et à mesure que le temps passait, les dieux se multipliaient tellement que Pétrone (14-66), l’auteur supposé du Satyricon,  disait que dans certaines villes, il y en avait davantage que d’habitants. Chez les plus grands écrivains comme Horace (65-8 av. J.C.), Tibulle (54-19 av. J.C.), Virgile (70-19 av. J.C.) et Lucain (39-65), neveu de Sénèque (4 av. J.C. – 65), on en rencontre partout. Varron pour sa part en décomptait au moins trente mille, et contrairement à l’image que l’on se fait aujourd’hui de Dieu, ils étaient partout, et en plus ils étaient en proie aux excitations terrestres (luxure, cupidité, envie etc.), ce qui les rendait d’autant plus redoutables. Alors pour mettre les hommes à l’abri de leurs méfaits on multiplia les ordres ou collèges religieux.

    Il y eut même un ordre féminin, celui des Vestales (Vestale était la mère de Romulus), ancêtres de nos religieuses, qui étaient recrutées entre six et dix ans, et qui devaient faire trente ans de service dans une chasteté absolue. Vêtues de blanc, elles passaient leur temps à arroser la terre avec de l’eau provenant d’une fontaine consacrée à la nymphe Egérie, entretenant le foyer de la Cité, personnifié par la déesse Vesta (foyer).  Evidemment toute incartade leur était interdite sous peine des plus cruels châtiments, pouvant aller jusqu’à être enterrées vives, ce qui est arrivé plus d’une dizaine de fois si l’on en croit ce qui est rapporté par les historiens romains. En revanche, une fois leur service trentenaire achevé, elles retrouvaient la société avec honneurs et privilèges, pouvant même se marier ce qui, toutefois, n’était pas si facile compte tenu de leur âge presque canonique pour l’époque.

    Outre les Vestales, il y eut aussi les douze Saliens voués au culte de Mars, et les vingt Féciaux qui constituaient le collège des diplomates. Ils exécutaient les rites de déclaration de guerre et de conclusion des traités. Tous ces gens formaient le service des dieux de la Cité. Il y avait aussi le service des dieux de la nature avec les douze Luperques qui, chaque année, exécutaient en février des rites magiques pour défendre les bergeries contre les loups. Ils organisaient aussi les Fêtes de la Fécondité (Lupercalia) à la gloire du dieu Lupercus (loup-cervier). Quant aux douze Arvales, constitués à l’origine par les douze fils du berger Faustulus, ils célébraient tous les ans (en mai) dans un bois sacré près de Rome une cérémonie en l’honneur de Cérès, la terre nourricière. Enfin à côté des Augures, au nombre de six (deux par tribu) sous Tarquin l’Ancien ( roi de 616 à 579 av. J.C.), qui étaient des experts pour l’interprétation des signes célestes, il y avait aussi des prêtres d’un rang inférieur, les Haruspices, qui n’étaient que de vulgaires charlatans étudiant les entrailles des victimes sacrifiés pour en déduire des présages.

    Toutefois la religion avait d’autres vertus pour les Romains que des rites plus ou moins folkloriques, car c’est elle qui allait permettre de déterminer les jours de fête et de repos, les Romains ignorant les dimanches et encore plus les week-ends. Il y avait dans l’année une centaine de ces jours-là, ce qui correspond en gros à nos jours ouvrables. Ces jours de fête ou de repos étaient célébrés le plus souvent avec beaucoup de sérieux, certains étant commémoratifs, tels les lémures (jour des morts) au mois de mai, qui donnaient lieu à un cérémonial ordonnancé par le père de famille à base de haricots blancs, mis dans la bouche puis recrachés. En février il y avait les parentales et les lupercales, au cours desquelles on jetait dans le Tibre des petites poupées en bois, ce qui permettait de tromper le dieu qui réclamait des hommes. Il y avait aussi les floralies, les libérales ou encore les saturnales, fêtes au cours desquelles on pouvait faire à peu près tout ce qu’on voulait pourvu qu’on restât dans la légalité.

    Mais là aussi c’était surtout l’anarchie qui régnait, ce qui obligea très tôt les Romains à confectionner un calendrier pour établir la liste de ces fêtes. La tradition attribue à Numa Pompilius (715-672 av. J.C., deuxième roi de Rome) d’avoir établi un calendrier fixe de 355 jours (douze mois lunaires), avant qu’il ne soit remplacé par celui de César (en 46 av. J.C.) qui instituait l’année de 365-366 jours, ce qui n’était pas un luxe compte tenu du fait que les pontifes avaient tellement abusé des jours intercalaires que les fêtes des moissons ne tombaient plus en été, ni celle des vendanges en automne. C’était aussi comme si on passait à autre chose, puisque la morale divine qui avait longtemps guidé Rome était en train de s’évanouir. D'ailleurs, malgré une apparence de bien être à Rome et dans l’empire, avec une monnaie assainie, une bureaucratie qui fonctionnait, une armée à la fois forte et puissante, la réforme des mœurs qu’Auguste avait essayé d’initier a échoué.

    Certains dirent que le divorce et le malthusianisme avaient anéanti la famille, et que la souche romaine était presque éteinte, car les trois quarts des citoyens étaient des affranchis ou des fils d’affranchis étrangers. On avait construit de nombreux temples nouveaux, mais à l’intérieur il n’y avait plus que des dieux auxquels plus personne ne croyait, mais comme on le pensait encore chez nous au siècle précédent, on ne refait pas une morale sans base religieuse. La preuve, malgré la volonté d’Auguste de ranimer la foi de jadis, le peuple lui répondit en l’adorant comme un dieu, ou plutôt en faisant semblant de l’adorer, comme une sorte de délégué des dieux.

    Cicéron lui-même n’avait-il pas admis en son temps que « par les mœurs et la coutume générale des hommes éminents, par leurs bienfaits, il était logique qu'ils fussent élevés au ciel », même si en disant cela il ne pensait pas à un roi, contrairement à Horace, Virgile ou Ovide qui voyaient Auguste prendre place parmi les étoiles dans l’au-delà, comme les dieux normaux d’autrefois. Mais comme toute société ne peut vivre sans religion, le christianisme va peu à peu remplacer les multiples dieux du temps passé, par un autre dont la particularité est qu’il est un seul Dieu en trois personnes. Hélas le christianisme va permettre la constitution d’une société ou d’un régime politique à visée totalitaire, rendu nécessaire dans un premier temps par la survie de l’institution impériale romaine, puis plus tard comme chez nous (en France et en Europe) de l’institution royale.

    Michel Escatafal

  • Varron : le plus savant des Romains

    Varron.jpgPour les anciens, Varron fut un personnage tout aussi considérable que Cicéron, au point que ses contemporains le surnommèrent « le plus savant des Romains ». Hélas pour lui, et plus encore pour nous, il ne reste qu’une très faible partie de ses ouvrages, mais cela suffit pour montrer qu’il appartenait vraiment à cette génération qui sut encore concilier la grande culture littéraire et l’activité civique.

    Varron était né à Réate (Rieti) en 116 avant J.C., dans la Sabine, le pays des vieilles mœurs, ce qui explique qu’à cette époque de révolution il conserva ses opinions républicaines. Lieutenant de Pompée dans la guerre contre les pirates puis contre Mithridate, il s’y distingua de façon à mériter la couronne rostrale. Plus tard, quand la guerre civile éclata, il combattit en Espagne dans les armées de la loi et assista à Pharsale (été 48 av. J.C.) à la ruine de son parti. Fidèle à ses idées et à ses affections, mais non irréconciliable, il se rapprocha de César, qui avait su l’attirer en le désignant pour diriger la bibliothèque publique qu’il voulait fonder. Après la mort de César (44 av. J.C.), il obtint la protection de celui qui allait devenir le premier empereur romain, Octave.

    L’âge de Varron le dispensait dès lors de participer aux luttes politiques, ce qui lui permit de vivre dans ses belles villas, au milieu de ses livres jusqu’à sa mort (en 27 avant J.C.).  Cicéron qui ne jugeait point que cette abstention fût une désertion, le félicitait de sa sagesse : « Sachez que, depuis mon retour à Rome, je me suis réconcilié avec mes anciens amis, c’est-à-dire avec mes livres…Ils me pardonnent de les avoir quittés ; ils me rappellent à leur ancien commerce et ils me disent que vous, qui ne l’avez pas abandonné, vous avez été plus sage que moi ».

    L’activité littéraire de Varron se porta sur tous les sujets, au point d’inspirer un personnage comme  Saint-Augustin (354-430), mais s’appliqua de préférence aux questions d’archéologie nationale. Dans le nombre presque incroyable de ses ouvrages (600 environ), les plus importants furent les Antiquités divines et humaines, traité de théologie et d’histoire romaine, mais aussi une sorte d’encyclopédie qu’il a intitulé Disciplines, et qui développe le programme des matières alors enseignées dans les écoles.  A cela s’ajoutent des Commentaires sur Plaute et les Origines de la scène, ainsi que la Théologie tripartite, c’est-à-dire politique(les dieux de la cité), poétique (les dieux des légendes), et philosophiques (les dieux des philosophes et des savants).

     On n’oubliera pas non plus les Satires Ménipées écrites en prose et en vers, et qui traitaient de tous les sujets de la vie courante, de la littérature, de la philosophie, de l’art et même de politique, plus des dialogues philosophiques et historiques (Logistorici), un traité sur la Langue latine dédié à Cicéron, et un autre sur l’Agriculture. Presque tout a disparu, et en dehors de quelques fragments, nous n’avons de Varron que cinq livres de son traité sur la Langue latine, et seul  le livre de l’Agriculture nous est arrivé à peu près complet. 

    Michel Escatafal