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Saint-Evremond, gentilhomme d'un brillant et libre esprit

saint-evremond.jpgCharles de Marguetel de Saint-Denis de Saint-Evremond, né en 1613 ou 1614 à Saint-Denis le–le-Gast (Manche), est mort à  Londres (1703) où il s’était réfugié à partir de 1663, après avoir été compromis dans le procès de Fouquet (1661-1664), mais aussi par crainte d’être inquiété pour un écrit satirique (découvert en 1661) sur la paix des Pyrénées (1659) dans lequel il critiquait la politique de Mazarin. Moraliste et critique français, issu d’une vieille famille de la noblesse française, Saint-Evremond était un gentilhomme d’un brillant et libre esprit qui lui permit de mener une vie d’épicurien, y compris en Angleterre où il fréquenta l’élite de l’aristocratie et des gens de lettres.

N’écrivant qu’à ses heures, peu préoccupé de la publication de ses œuvres, il est resté comme un modèle du critique « honnête homme », et ses jugements faisaient autorité tant en France qu’en Angleterre. Sa réflexion était riche et extrêmement variée abordant tous les sujets, la littérature, l’histoire, la religion et même la musique. En littérature il fut de ceux qui défendirent avec le plus de conviction le théâtre de Corneille qu’il a toujours préféré à celui de Racine. Il le fit plus particulièrement à travers des lettres, dont certains disent que c’est là qu’il livra le meilleur de sa pensée. Ainsi il écrivit une Dissertation sur la tragédie de Racine intitulée Alexandre le Grand, écrite en 1666 et retouchée en 1668.

Dans ce morceau, Saint-Evremond, après avoir déclaré que la vieillesse de Corneille lui donnait moins d’alarmes depuis qu’il avait lu l’Alexandre de Racine, n’en blâme pas moins ce dernier d’avoir travesti en héros de roman les grands personnages qu’il met en scène. A ce propos il loue expressément Corneille d’avoir toujours conservé le bon goût de l’antiquité, d’avoir su se garder de tout ramener à nos mœurs et à nos habitudes françaises, faisant même allusion d’une manière précise à la tragédie de Sophonisbe (1663). Saint-Evremond affirmait que, si cette pièce de Corneille avait eu le malheur de ne pas plaire aux spectateurs, c’était justement parce que le poète était trop bien entré dans le génie des Romains et des Carthaginois, et qu’il avait voulu laisser à la fille d’Asdrubal son véritable caractère.

Pour donner une illustration du talent épistolaire de Saint-Evremond, je vais citer quelques extraits de  la réponse que ce dernier fit à Corneille,  après que celui-ci lui eut adressé une lettre (Lettre à Saint-Evremond) pour le remercier de ce qu’il avait écrit dans la Dissertation. Cette réponse a eu pour principal mérite de flatter singulièrement l’orgueil du vieux poète, à une période où les critiques étaient loin d’avoir de la ferveur à son égard. « Si vous aviez à remercier tous ceux qui ont les mêmes sentiments que moi de vos ouvrages, vous devriez des remerciements à tous ceux qui s’y connaissent. Je vous puis répondre que jamais réputation n’a été si bien établie que la vôtre en Angleterre et en Hollande. Les Anglais, assez disposés naturellement à estimer ce qui leur appartient, renoncent à cette opinion souvent bien fondée, et croient faire honneur à leur Ben Johnson (1) de le nommer le Corneille de l’Angleterre ; Monsieur Waller (2), un des plus beaux esprits du siècle, attend toujours vos pièces nouvelles, et ne manque pas d’en traduire un acte ou deux en vers anglais pour sa satisfaction particulière. Vous êtes le seul de notre nation dont les sentiments aient l’avantage de toucher les siens. Il demeure d’accord qu’on parle et qu’on écrit bien en France ; il n’y a que vous, dit-il, de tous les Français, qui sache penser. M. Vossius(3), le plus grand admirateur de la Grèce, qui ne saurait souffrir la moindre comparaison des Latins aux Grecs, vous préfère à Sophocle et à Euripide. Après des suffrages si avantageux, vous me surprenez de dire que votre réputation est attaquée en France. Serait-il arrivé du bon goût comme des modes, qui commencent à s’établir chez les étrangers quand elles se passent à Paris ? »

Saint-Evremond était aussi admiré par les philosophes de son temps, certains affirmant qu’il fut de ceux qui ont préfiguré l’attitude morale des philosophes du dix-huitième siècle. Montesquieu fut parmi ses fidèles lecteurs au point d’avoir ses ouvrages chez lui à La Brède. Cela lui permit de méditer sur ses Réflexions sur les divers génies du peuple romain dans les divers temps de la République (composées vers 1668-1669) à une époque où lui-même était en train de rédiger ses Romains. Certes cela ne signifie pas pour autant que Montesquieu doive quelque chose à Saint-Evremond, mais certains traits communs les réunissent, notamment une certaine allégresse dans le texte et un goût évident pour la formule. En outre Saint-Evremond a toujours su se distinguer par un style original, qui lui permit de rencontrer d’autant plus le succès que ses ouvrages ne circulèrent pendant très longtemps qu’en manuscrits, En fait ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’il se décida à préparer avec Des Maizeaux (1666-1745), une édition publiée après sa mort sous le titre des Véritables œuvres de Monsieur de Saint-Evremond.

Michel Escatafal

(1)      Ben Johnson (1574-1637), le plus illustre, après Shakespeare, des poètes dramatiques de l’Angleterre

(2)      Edmond Waller (1605-1687), poète élégant qui fut tour à tour le favori de Cromwell (1599-1658)  et de Charles II(1630-1685)

(3)      Isaac Vossius (1618-1689), érudit hollandais, qui passa la dernière partie de sa vie à la Cour d’Angleterre

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