28.06.2009
Un soldat et un courtisan qui a su parler des plus célèbres personnages de son temps
Pierre de Bourdeille, qui prit le nom de Brantôme, d’une abbaye dont il avait le bénéfice, quoique laïque, est né vers 1540 en Périgord et mort en 1614. Soldat, il guerroya contre les huguenots, les Turcs et les Maures, mais aussi courtisan, il se retira dans ses terres après la mort de Charles IX (1574) et s’y occupa de consigner par écrit tout ce qu’il avait su ou appris de curieux sur les plus célèbres personnages de son temps.
De là est née son œuvre : des Grands capitaines françois où il évoque notamment M. le connestable messire Anne de Montmorency (1492-1567) ou encore le grand roy Henry II (1519-1559), des Grands capitaines étrangers, des Dames par exemple Marie-Stuart (1542-1587) quittant la France (discours III sur la reyne d’Escosse, jadis reyne de nostre France), recueils précieux par le grand nombre d’anecdotes qu’ils contiennent et les renseignements que nous y pouvons puiser, pour reconstituer l’histoire de la vie élégante au XVIè siècle. Il faudra toutefois attendre le XVIIIè siècle pour que ses écrits franchissent le mur de l’histoire de notre littérature.
Brantôme raconte avec une certaine vivacité, et c’est son principal mérite, certains diront même le seul. En effet, il n’a vu des évènements qui s’agitaient autour de lui que la surface, et l’on chercherait vainement chez lui l’expression d’une pensée quelque peu originale ou profonde. Pour les critiques les plus sévères il fut surtout un bavard impénitent.
Michel Escatafal
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21.06.2009
Le plus célèbre des pamphlets : la Satire Ménippée
Le philosophe cynique Ménippe, Grec de Syrie, qui vivait au 4è ou au 3è siècle avant l’ère chrétienne, avait laissé une réputation presque légendaire de satirique spirituel et audacieux. Il avait d’ailleurs publié un recueil de satires qui devinrent des modèles du genre. Ainsi l’érudit Varron (116-27), que certains ont appelé « le plus savant des Romains », avait écrit des satires à la manière de Menippe. C’est du même souvenir que se sont inspirés les auteurs du plus célèbre de tous les pamphlets qui ont été publiés pendant la Ligue, la Satire Ménippée du catholicon double d’Espagne et des Etats de la Ligue, œuvre littéraire de grande valeur qui a contribué à ramener les esprits de l’époque à plus de tolérance.
Cette satire met d’abord en scène deux charlatans, l’un Espagnol, l’autre Lorrain, symbolisant le roi d’Espagne, Philippe II, et le duc de Mayenne, de la maison de Guise et de Lorraine, avec tous leurs partisans, et vendant une drogue aux vertus merveilleuses, le catholicon double d’Espagne. Puis la satire fait défiler dans la plus véridique et la plus comique des descriptions, la procession ordonnée par la Ligue avant l’ouverture des Etats. Enfin la salle même des Etats ayant été décrite, avec ses tapisseries allégoriques, dont les malicieux écrivains inventent les sujets, afin d’y trouver plus sûrement matière à railleries ironiques, la satire rapporte les discours plus ou moins longs, plus ou moins risibles des différents orateurs qui se sont fait entendre aux Etats. Parmi ceux-ci, on notera en dernier lieu celui de M. d’Aubray parlant pour le Tiers Etat, protestation abondante et, par endroits, chaleureuse du bon sens et de l’honnêteté.
L’idée première de la Ménippée peut-être attribuée avec une quasi certitude à un certain Pierre Leroy, chanoine de Rouen, « homme honorable et très ennemi des factions », comme le décrit de Thou dans son Histoire. Ce dernier fait aussi allusion à un autre écrivain qui aurait porté à sa perfection le dessein de Le Roy. Dans ce collaborateur essentiel, il faut probablement (mais pas sûrement) reconnaître l’illustre jurisconsulte Pierre Pithou (1539-1596), qui serait particulièrement l’auteur de la Harangue de M. d’Aubray.
En outre le poète Nicolas Rapin ((1540-1608), qui avait été grand prévôt de la connétable de Paris, et s’était battu plus tard à Ivry, dans les rangs de l’armée royale, mais aussi Jean Passerat (1534-1602), professeur au Collège Royal (Collège de France), prirent pour eux le soin d’écrire les vers de la Satire, auxquels se joignit un peu plus tard une ingénieuse pièce de Gilles Durant (1550-1615), avocat au Parlement de Paris qui cultivait la poésie. Cette pièce est une satire fine et naïve dirigée contre la Ligue, intitulée : A mademoiselle ma cousine sur le trespas de son asné, regret funèbre.
On regarde enfin comme ayant collaboré à cette œuvre collective et anonyme Jacques Gillot, conseiller clerc au Parlement, chez lequel tous les autres se réunissaient, et l’érudit Florent Chrestien (1540-1596), ancien précepteur, sans oublier…Henri IV. Les Etats de la Ligue avaient eu lieu en février 1593, et la Satire parut datée de cette même année, mais elle ne fut publiée qu’en 1594, c’est-à-dire après la conversion et le sacre d’Henri IV, quand ce roi était déjà dans Paris ou tout près d’y entrer. Elle fut d’abord intitulée la Vertu du Catholicon d’Espagne, puis l’année suivante après la soumission de Paris, on ajouta à cette brochure un Abrégé des Estats de la Ligue, le tout recevant le nom de Satire Ménipée.
Michel Escatafal
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14.06.2009
La Boétie, l’ami de Montaigne
Né à Sarlat (Dordogne) en 1530, conseiller au parlement de Bordeaux, Etienne de la Boétie est surtout connu par l’amitié célèbre qui l’unit à Montaigne. Celui-ci en effet tenait en haute estime le génie autant que le caractère de son ami. Une mort prématurée (en 1563) ne permit pas à La Boétie de remplir toute sa destinée et sans doute d’enrichir son œuvre.
Il ne nous reste de lui, outre des poésies latines et françaises et des traductions de l’Economique de Xénophon (traduite par La Boétie sous le titre de la Mesnagerie), du livre 1 de l’Economique d’Aristote (retrouvée et publiée seulement en 1600), et deux opuscules de Plutarque , les Règles du mariage et la Consolation à sa femme, qu’une dissertation intitulée Discours de la servitude volontaire. Celle-ci est quelquefois désignée sous le titre Le Contre un, qui n’a été publié en partie d’abord, puis complètement, qu’assez longtemps après sa mort (vers les années 1574 à 1576), par les protestants dans un intérêt polémique.
Cet opuscule, que La Boétie écrivit très jeune, est plus intéressant pour le littérateur et le philologue que pour le politique. On chercherait vainement en effet dans cette œuvre quelque théorie précise et approfondie touchant le gouvernement des Etats. La Boétie se borne à traiter en français, avec ampleur et véhémence, les avantages de la liberté et les inconvénients de la tyrannie.
Cela dit même si certains ont pu penser, compte tenu du choix du sujet traité, que le jeune écrivain a voulu faire part de ses sentiments profonds, il ne semble pas qu’il y ait lieu de chercher dans ce petit livre aucune allusion à la situation de la France à l’époque des guerres de religion. En fait, le Discours de la Servitude volontaire nous permet, au même titre que les traductions d’Amyot, de La Boétie lui-même et de plusieurs autres, de juger des progrès de la langue française, à laquelle ces divers auteurs réussissent à faire exprimer les idées élevées que les langues anciennes avaient si bien su rendre.
Michel Escatafal
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07.06.2009
La littérature n'aide pas toujours l'histoire
Aujourd’hui je vais dire quelques mots ayant trait à la fois à la littérature et à l’histoire, pour souligner combien à travers les récits des écrivains il a toujours été difficile de séparer ce qui était vrai de ce qui ne l’était. Pour illustrer ce propos je vais prendre un exemple emblématique qui concerne un empereur romain, Domitien. Nous allons voir aussi que de tous temps nombre d’écrivains n’ont jamais eu de scrupules pour flatter bassement ceux qui étaient susceptibles de leur donner une solide rente de situation et les honneurs qui vont avec. J’ai déjà cité le cas sur ce site de Vincent Voiture, flagorneur patenté de Richelieu ce qui lui valut de faire partie de l’Académie Française dès sa fondation, et d’avoir eu une place de choix à l’hôtel de Rambouillet.
Là je vais parler de quatre écrivains romains parmi les plus célèbres, à savoir Tacite qui était à la fois sénateur, historien et philosophe (55 – vers 120), Pline le Jeune (61-vers 114) qui fut un brillant écrivain et un homme politique, le poète Stace (vers 40 et après 96) et un autre poète, Martial (40 -104), qui fera profession d’écrivain parce que c’était pour lui le seul moyen de bien vivre, à défaut de faire fortune. Ces quatre personnages lettrés sont parmi ceux qui nous ont laissé le plus de renseignements et de témoignages sur leur époque, et notamment sur la période la seconde dynastie des successeurs d’Auguste, les Flaviens.
Celle-ci avait commencé avec l’avènement de Vespasien qui monta sur le trône en l’an 70, après l’horrible interrègne qui suivit la mort de Néron et avec lequel prit fin la dynastie des Jules et des Claude. Celui qui avait succédé à Néron s’appelait Galba, qui est surtout resté dans l’histoire parce qu’il avait eu l’idée jugée incensée d’ordonner à ceux qui avaient reçu des dons de Néron de les restituer à l’Etat. Cela lui coûta la vie parce que parmi les bénéficiaires des générosités de Néron il y avait des prétoriens. Il fut remplacé brièvement sur le trône par un ancien banquier, Othon, qui avait déjà fait une banqueroute frauduleuse, puis après que celui-ci se soit suicidé avant l’arrivée des troupes stationnée en Germanie marchant sur Rome, ce fut Vitellius qui se proclama empereur.
Mais trop occupé à « faire bombance », Vitellius se porta trop tard à la rencontre des troupes de Vespasien qui commandait l’autre partie des troupes disloquées en Germanie et fut battu à la bataille de Crémone, qui trancha le sort de la guerre de succession. Tacite raconte que les Romains s’amusèrent tant et plus du spectacle offert par cette bataille et de la boucherie qui se déroulait sous leurs yeux, les gens s‘entassant aux fenêtres et sur les toits comme pour une rencontre sportive, dirions-nous de nos jours, pariant même sur les résultats. Si je donne tous ces détails c’est parce qu’on peut supposer que sur de tels faits, Tacite s’est contenté de rapporter avec objectivité ce qui lui a été raconté. Il n’y a donc aucune raison de mettre en doute ce qu’il a écrit, sauf que parfois la réalité est bien difficile à imaginer, comme nous l’allons voir à propos d’un des deux fils de Vespasien, nommé Domitien.
Celui-ci en effet après les brillants règnes de son père Vespasien (entre 69 et 79) et de son frère Titus qu’il aida à mourir en 81, eut un règne contrasté. En effet après des débuts assez sages et plutôt clairvoyants, Domitien achèvera son règne dans l’absolutisme le plus brutal avec un culte de la personnalité outrancier, ce qui lui valut d’être haï par les sénateurs parmi lesquels se trouvait Tacite qui allait devenir un juge impitoyable. Il ne sera pas le seul car Pline a lui aussi laissé de Domitien le portrait le plus noir, au contraire de Stace et Martial qui en firent le tableau le plus rose, au point qu’il nous paraît difficile aujourd’hui de porter un jugement d’ensemble objectif sur cet empereur qui a régné sur Rome jusqu’en 96.
Plus grave encore, ces écrivains ne sont même pas d’accord sur son portrait physique. Tacite et Pline décrivent Domitien comme un homme chauve, avec un gros ventre sur des jambes rachitiques, alors que Stace et Martial le voient beau comme un archange. Cela dit il est bien difficile de connaître la vérité car si Domitien fut en opposition avec Tacite c’est surtout parce qu’il limogea Agricola, gouverneur en Angleterre, qui voulait étendre les frontières de l’Empire jusqu’à l’Ecosse. Or Agricola était le beau-père de Tacite qui le vénérait et qui, par ailleurs, s’était donné pour mission de juger les hommes de son temps. Et bien entendu dans La vie d’Agricola (De Vita Agricolae) il n’a pas été tendre avec Domitien. Quant à Pline son jugement sur cet empereur ne peut être que défavorable dans la mesure où il fut l’ami de Tacite, mais aussi parce qu’il n’échappa à une mort certaine que parce que Domitien lui-même fut assassiné.
Tel ne fut pas le cas de Stace et Martial qui au contraire ont bénéficié des faveurs du dernier des Flaviens. Stace par exemple fut introduit à la cour impériale sous Domitien, qu’il a su encenser avec ferveur comme il l’a fait avec les grands du monde de son époque (La Thébaïde). Cela lui valut de jouir d’une réputation sans doute exagérée, certains affirmant que le feu de son génie était loin d’avoir la vigueur de Virgile. Martial lui aussi aime à recevoir la « protection » des grands, notamment celle des écrivains (Sénèque, Lucain et plus tard Pline avant de se brouiller avec lui). Cet Espagnol de Bilbao arrivé à Rome à 24 ans n’était pas un grand poète, mais il était jugé remarquable par la qualité des traits qu’il dessinait. Ses Epigrammes sont de la meilleure veine et le témoignage qu’il a porté sur Rome est parmi les plus authentiques, même si son adulation pour Domitien était suspecte. Mais ce type de travers n’a-t-il pas toujours existé ?
Michel Escatafal
18:46 Publié dans histoire de la littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, histoire


